Ne me laisse pas, je t’en prie – Une histoire de famille à Liège

— Ne me laisse pas, je t’en prie !

La voix de mon petit frère résonne encore dans la cage d’escalier, tremblante, presque étranglée par la peur. Je serre la poignée de la porte d’entrée, hésitante. Derrière moi, dans l’appartement exigu de notre immeuble à Outremeuse, maman hurle encore après lui :

— Bastien ! Reviens ici tout de suite !

Je ferme les yeux un instant. Mon cœur bat trop vite. Je voudrais disparaître, fondre dans le lino usé du couloir, ne plus entendre ces cris qui déchirent nos matins depuis des mois. Mais Bastien s’accroche à ma manche, ses doigts moites et tremblants. Il n’a que douze ans, mais il a déjà ce regard d’adulte qui a trop vu, trop compris.

— Maud… tu vas partir aussi ?

Sa question me transperce. J’ai dix-neuf ans, j’ai eu mon bac avec mention, et je devrais être heureuse de commencer l’unif à Liège en septembre. Mais comment laisser Bastien seul avec maman ? Depuis que papa est parti vivre à Namur avec « sa nouvelle », tout s’est effondré. Maman ne sourit plus. Elle ne cuisine plus nos plats préférés – les boulets sauce lapin et les frites du vendredi ont disparu. Elle ne parle que pour crier ou pleurer.

Je me penche vers Bastien, je caresse ses cheveux blonds en bataille.

— Je ne te laisserai jamais, je te le promets.

Mais je mens. Je le sens dans ma gorge, ce mensonge qui brûle. Parce que je rêve de partir, moi aussi. De respirer sans avoir peur qu’un mot de travers fasse exploser la maison.

Ce matin-là, tout a basculé. Maman a trouvé la lettre de papa sur la table de la cuisine. Une lettre banale, quelques lignes griffonnées sur un papier à en-tête du bureau :

« Je passerai chercher mes affaires samedi. J’espère que tu comprendras. »

Maman a hurlé si fort que les voisins ont frappé au mur. Bastien s’est enfermé dans la salle de bain. Moi, j’ai ramassé les morceaux de tasse qu’elle avait jetés contre le carrelage.

— C’est toujours pareil avec toi ! Tu ne fais jamais rien pour arranger les choses !

Ses mots me frappent comme des gifles invisibles. Je voudrais lui répondre que ce n’est pas ma faute si papa est parti, que je fais tout ce que je peux pour tenir la maison debout. Mais je me tais. Je fais la vaisselle, je range les courses du Colruyt, j’aide Bastien avec ses devoirs.

Le soir venu, Bastien s’assoit sur mon lit.

— Tu crois qu’il va revenir ?

Je n’ose pas lui dire la vérité. Papa a refait sa vie avec une femme de Namur, une institutrice qui sent la lavande et qui lui prépare des tartes au sucre. Il ne reviendra pas. Mais Bastien a besoin d’y croire.

— Peut-être… Il nous aime, tu sais.

Bastien hoche la tête sans conviction. Il regarde par la fenêtre les lumières du pont Kennedy qui clignotent dans la nuit liégeoise.

Les jours passent, tous pareils et tous différents. Maman s’enfonce dans une tristesse épaisse comme le brouillard sur la Meuse en novembre. Elle oublie d’aller travailler à l’hôpital de la Citadelle. Les factures s’accumulent sur le buffet du salon : gaz, électricité, Proximus… Un matin, le facteur glisse une lettre recommandée sous la porte.

— On va être expulsés ? demande Bastien d’une voix blanche.

Je serre les dents. Je me bats avec le CPAS pour obtenir une aide d’urgence. Je vends mes vieux livres sur 2ememain.be pour acheter du pain et du lait chez Delhaize. Parfois, je vole une pomme au marché de la Batte quand personne ne regarde.

Un soir d’orage, maman rentre ivre d’un bar du Carré. Elle s’effondre sur le canapé et sanglote :

— J’ai tout raté… Même vous, je vais vous perdre…

Je m’assieds à côté d’elle et je prends sa main glacée dans la mienne.

— On est là, maman… On ne partira pas.

Mais au fond de moi, je sens que je mens encore. Je rêve d’une chambre à moi dans une kot à Sart Tilman, loin des cris et des pleurs.

Un samedi matin, papa vient chercher ses affaires comme il l’a promis. Il entre sans frapper, l’air gêné dans son costume trop neuf.

— Salut Maud… Salut Bastien…

Bastien se cache derrière moi. Maman refuse de sortir de sa chambre.

Papa fait le tour du salon en silence. Il prend ses vieux vinyles de Jacques Brel et son maillot du Standard encadré au mur.

— Tu vas nous oublier ? demande Bastien d’une voix cassée.

Papa s’agenouille devant lui, les yeux humides.

— Jamais… Vous êtes mes enfants… Mais parfois… parfois les adultes font des erreurs qu’on ne peut pas réparer.

Il embrasse Bastien sur le front et me serre fort contre lui avant de partir. J’ai envie de hurler mais aucun son ne sort.

Après son départ, maman reste enfermée dans sa chambre pendant trois jours. Je prépare des tartines pour Bastien, je l’emmène à l’école sous la pluie battante de novembre. Les profs me convoquent :

— Il est distrait… Il pleure souvent…

Je baisse les yeux. Que puis-je dire ? Que chez nous tout s’écroule ? Que j’ai peur chaque matin en ouvrant les volets ?

Un soir, alors que Bastien dort enfin, maman sort de sa chambre et s’assoit à côté de moi dans la cuisine sombre.

— Tu vas partir toi aussi ?

Sa voix est rauque, presque méconnaissable.

— J’ai eu une réponse pour l’unif… Je pourrais avoir un kot à Liège…

Elle détourne les yeux vers la fenêtre embuée.

— Et ton frère ?

Je sens la colère monter en moi.

— Et moi alors ? J’ai le droit d’avoir une vie aussi !

Elle se lève brusquement et quitte la pièce sans un mot. J’entends la porte claquer dans le couloir.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je regarde Bastien respirer doucement dans son sommeil agité et je pleure en silence.

Les semaines passent. Maman trouve un petit boulot dans une friterie près de Saint-Lambert. Elle rentre tard le soir, sentant la graisse et la tristesse mêlées. Bastien ramène des mauvaises notes mais il sourit parfois quand on regarde ensemble un vieux film belge à la télé.

Un jour de printemps, alors que les cerisiers fleurissent sur les quais de la Meuse, maman m’annonce qu’elle a rencontré quelqu’un :

— Il s’appelle Luc… Il travaille chez Cockerill… Il est gentil avec moi…

Je souris poliment mais mon cœur se serre. J’ai peur qu’elle retombe encore plus bas si ça tourne mal.

L’été arrive enfin. Je reçois ma confirmation d’inscription à l’université. Bastien saute dans mes bras :

— Tu vas devenir médecin comme papa voulait !

Je ris malgré moi.

Le jour du déménagement approche. J’emballe mes affaires dans des cartons récupérés chez Carrefour Market. Maman m’aide en silence. Bastien refuse de parler pendant deux jours.

Le matin du départ, il me serre fort contre lui :

— Tu promets que tu reviendras tous les week-ends ?

Je lui embrasse les cheveux et je murmure :

— Toujours… Je te le promets…

Mais au fond de moi, je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.

Ce soir-là, seule dans ma chambre minuscule du kot universitaire, j’écoute le bruit lointain des trains qui filent vers Bruxelles ou Namur et je me demande : peut-on vraiment réparer une famille brisée ? Ou faut-il apprendre à vivre avec les morceaux ?