Le vent du large : une vie bouleversée à Ostende

— Papa, tu ne peux pas rester ici tout seul. Tu vas te laisser dépérir, tu le sais bien.

La voix de ma fille, Sophie, tremblait au téléphone. Je sentais son inquiétude traverser les murs de ma maison silencieuse à Liège. Depuis que Marie était partie, tout sonnait creux. Même le tic-tac de l’horloge semblait se moquer de moi.

— Merci, ma puce, mais je ne suis pas un vieillard impotent. Je dois apprendre à vivre sans ta mère. Je t’assure, je vais bien…

Mensonge. Je n’allais pas bien. Je survivais. Les jours s’étiraient, vides, ponctués par le passage du facteur et le bruit lointain du tram. Les voisins m’évitaient, gênés par mon chagrin palpable. La maison sentait la naphtaline et le café froid.

Un matin de mai, j’ai pris une décision absurde : partir à la mer. Ostende. Là où Marie et moi avions passé notre premier été ensemble, en 1982. J’ai jeté quelques vêtements dans un vieux sac de sport, attrapé la photo de nous deux sur la plage — elle en robe rouge, moi avec mes cheveux encore bruns — et j’ai claqué la porte.

Dans le train, le paysage défilait : champs de colza, usines désaffectées, villages endormis. Je me suis surpris à sourire en voyant un gamin manger une gaufre au sucre, les doigts collants. J’ai pensé à Sophie petite, à ses boucles blondes et ses caprices pour une glace chez Capoue.

À Ostende, l’air salé m’a giflé dès la sortie de la gare. J’ai loué une chambre dans un petit hôtel défraîchi près de la digue. La patronne, Madame Vermeulen, m’a accueilli avec un sourire triste :

— Vous venez seul ?
— Oui… Ma femme est décédée il y a deux mois.

Elle a hoché la tête sans rien dire de plus. Ici, on connaît la pudeur du chagrin.

Les premiers jours, je marchais sur la plage du matin au soir. Je regardais les mouettes se battre pour des restes de frites, les familles flamandes rire autour des cabines rayées. J’enviais leur insouciance. Le soir, je m’asseyais au Café du Port pour boire une Jupiler en silence.

Un soir, alors que je fixais mon verre vide, un homme s’est assis à côté de moi. Il portait une casquette du Club Brugge et sentait le poisson frais.

— Vous êtes du coin ?
— Non… Je viens de Liège.
— Ah ! Un Wallon ! Qu’est-ce que vous faites ici tout seul ?

Je n’avais pas envie de parler, mais il insistait avec sa bonhomie brute.

— Ma femme est morte. Je voulais… retrouver un peu d’air.

Il a hoché la tête gravement.

— Moi aussi j’ai perdu quelqu’un ici. La mer prend autant qu’elle donne.

On a bu ensemble ce soir-là. Il s’appelait Luc Van Damme, pêcheur depuis trente ans. Il m’a raconté ses tempêtes, ses peurs, ses pertes. J’ai parlé de Marie, de Sophie qui voulait que je vienne vivre chez elle à Namur.

— Tu sais, François — il m’appelait déjà par mon prénom — on ne guérit jamais vraiment. Mais on apprend à marcher avec la douleur.

Le lendemain matin, j’ai reçu un message de Sophie :

« Papa, je t’en supplie, reviens ou laisse-moi venir te voir. J’ai peur pour toi. »

J’ai hésité à répondre. J’avais honte de mon égoïsme. Mais je ne voulais pas qu’elle voie ce que j’étais devenu : un homme vidé, incapable d’offrir autre chose que des souvenirs fanés.

Les jours ont passé. Luc m’a invité à sortir en mer avec lui et son équipage. J’ai accepté sans réfléchir. Sur le bateau, le vent fouettait mon visage et l’odeur d’iode me rappelait l’enfance à Dinant, quand mon père m’emmenait pêcher sur la Meuse.

Au large, Luc m’a tendu une bière.

— À nos absents !

J’ai levé mon verre en silence. Une larme a coulé sans que je puisse l’arrêter.

Quand je suis rentré à l’hôtel ce soir-là, j’ai trouvé Sophie assise dans le hall. Elle avait pris le train sans prévenir.

— Papa… Tu me fais peur. Tu disparais comme ça…

Elle pleurait. Je me suis senti minable.

— Je suis désolé, ma chérie. Je voulais juste… respirer un peu.

— On aurait pu respirer ensemble ! Tu crois que tu es le seul à souffrir ? Maman me manque aussi !

Sa voix s’est brisée sur ces mots. J’ai compris alors que mon chagrin n’était pas unique ; il était partagé, multiplié par deux.

On est allés marcher sur la plage tous les deux. Le vent était glacial mais sa main dans la mienne réchauffait tout.

— Tu sais, papa… Je ne veux pas que tu sois seul. Mais je ne veux pas non plus t’enfermer chez moi comme un vieux bibelot.

J’ai ri malgré moi.

— Je ne suis pas encore prêt à vivre ailleurs qu’avec mes souvenirs… Mais peut-être qu’on pourrait se voir plus souvent ? Ici ou ailleurs ?

Elle a souri à travers ses larmes.

Le lendemain matin, on a partagé des croissants dans un bistrot face à la mer. Pour la première fois depuis des mois, j’ai eu faim.

Sophie est repartie à Namur mais on s’est promis de s’appeler chaque soir. Moi, je suis resté encore quelques jours à Ostende. J’ai continué à marcher sur la plage avec Luc parfois ; d’autres fois seul avec mes pensées et la photo de Marie dans ma poche.

Je ne sais pas si on guérit jamais vraiment d’un tel vide. Mais je sais maintenant que la douleur n’est pas une prison ; c’est un pont entre ceux qui restent et ceux qui sont partis.

Est-ce que c’est ça vieillir ? Apprendre à aimer l’absence autant que la présence ? Peut-on vraiment recommencer à vivre quand tout semble perdu ?