Entre les murs de Liège : La vie de Krysia, loin des écrans
— Tu crois vraiment que c’est ça, la vie ?
La voix de Janek résonne dans la cuisine, sèche, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il est 6h30 du matin, dehors il pleut comme souvent à Liège, et le carrelage froid sous mes pieds nus me rappelle que je ne suis pas dans un décor de série télé.
— Krysia, tu m’écoutes ?
Je hoche la tête sans le regarder. J’ai appris à éviter ses yeux quand il est comme ça, quand il rentre tard du boulot à l’usine de Herstal, fatigué, grognon, et qu’il cherche quelqu’un sur qui passer sa mauvaise humeur. Je me demande parfois si c’est vraiment moi qu’il voit ou juste une ombre dans sa routine.
J’ai grandi à Seraing, dans une famille polonaise installée ici depuis trois générations. Ma mère, Zofia, disait toujours : « La vie, c’est pas comme à la télé, ma fille. Faut pas rêver. » Mais moi, je rêvais quand même. Je regardais les feuilletons sur RTL-TVI avec elle, fascinée par les histoires d’amour impossibles et les maisons toujours bien rangées. Je voulais une vie comme ça : des drames, oui, mais beaux, bien filmés, avec une fin heureuse.
Janek n’a jamais compris cette passion. Il se moquait gentiment au début :
— Encore tes histoires à l’eau de rose ? Tu crois vraiment qu’on vit comme ça à Liège ?
Mais au fond, j’espérais qu’un jour il me surprendrait, qu’il ferait quelque chose d’extraordinaire. Au lieu de ça, il m’a emmenée vivre dans un petit appartement gris près de la gare des Guillemins. On a eu deux enfants trop vite : Lucie et Michał. J’ai arrêté de travailler à la librairie pour m’occuper d’eux. Les journées se sont mises à se ressembler toutes.
Ce matin-là, Janek s’énerve parce que le pain est rassis.
— Tu pourrais au moins aller chez le boulanger !
Je ravale ma colère. Il ne comprend pas que je n’ai plus le courage de sortir affronter la pluie pour un pain frais. Je suis fatiguée. Fatiguée de cette vie qui n’avance pas.
Lucie débarque dans la cuisine en traînant son cartable.
— Maman, tu peux signer mon carnet ?
Je prends le carnet sans lire ce qu’il y a écrit. Je signe machinalement. J’entends Janek soupirer derrière moi.
— Tu fais tout à moitié, Krysia.
Il claque la porte en partant. Le silence retombe. Je regarde Lucie qui me sourit timidement.
— Ça va aller, maman ?
Je lui caresse les cheveux. Je mens :
— Oui, ma chérie. Ça va aller.
Mais je sais que ce n’est pas vrai.
Les jours passent comme ça, monotones et lourds. Parfois je croise ma voisine, Fatima, dans l’escalier. Elle vient du Maroc et a trois enfants. Elle me raconte ses soucis avec l’administration communale, les papiers qui n’arrivent jamais à temps.
— Ici, on est tous pareils, tu sais. On rame tous dans la même galère.
Je souris tristement. Mais elle a raison. Personne ne vit comme dans les séries.
Un soir, alors que Janek est encore au bistrot avec ses collègues polonais — il dit qu’il a besoin de décompresser — je regarde par la fenêtre les lumières de la ville. Je pense à ma mère qui est morte l’an dernier d’un cancer du sein. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire au revoir correctement ; l’hôpital était saturé à cause du Covid et on ne pouvait pas rendre visite comme on voulait.
Je me sens seule. Les enfants dorment déjà. Je prends mon téléphone et j’appelle mon frère Marek qui vit à Charleroi.
— Ça va pas fort, Marek…
Il soupire à l’autre bout du fil.
— Tu veux venir quelques jours ? Tu pourrais changer d’air…
Mais je ne peux pas partir. Qui s’occuperait des enfants ? Et puis Janek ne comprendrait pas.
Le lendemain matin, nouvelle dispute. Cette fois c’est parce que Michał a eu une mauvaise note en maths.
— C’est parce que tu t’occupes pas assez d’eux !
Je sens la colère monter.
— Et toi ? Tu fais quoi à part râler et rentrer tard ?
Il me regarde comme si je venais de le gifler.
— Fais attention à ce que tu dis…
Je claque la porte de la salle de bains derrière moi et j’éclate en sanglots sous la douche. L’eau chaude ne lave rien ; elle ne fait que masquer mes larmes.
Le soir même, Fatima frappe à ma porte avec un gâteau au miel.
— Tiens, pour toi. Ça va te remonter le moral.
On s’assied dans ma cuisine et elle me raconte comment elle a failli tout quitter elle aussi quand son mari a perdu son boulot chez ArcelorMittal.
— Mais tu sais quoi ? On tient bon pour nos enfants. Parce qu’on n’a pas le choix.
Ses mots résonnent en moi longtemps après son départ.
Quelques semaines plus tard, Janek rentre un soir plus tôt que d’habitude. Il a l’air fatigué mais calme.
— Faut qu’on parle, Krysia.
Je sens mon cœur s’arrêter une seconde.
— J’ai perdu mon boulot… L’usine ferme une ligne entière…
Je m’assieds en face de lui. Pour la première fois depuis longtemps, il baisse les yeux.
— Je sais pas comment on va faire…
Je prends sa main malgré moi. Je sens sa détresse sous sa carapace d’homme fort.
Les semaines suivantes sont un enfer administratif : chômage temporaire, rendez-vous au Forem, factures qui s’accumulent sur la table du salon Ikea déjà bancale. Les enfants sentent la tension ; Lucie fait des cauchemars et Michał se renferme sur lui-même.
Un soir où tout semble trop lourd, je craque devant eux.
— Maman est fatiguée… J’en peux plus…
Lucie vient me prendre dans ses bras et Michał me tend son doudou comme quand il était petit.
C’est là que je comprends que je dois tenir bon pour eux.
Je décide alors de reprendre un petit boulot à mi-temps dans une librairie du centre-ville. Ce n’est pas grand-chose mais ça me redonne un peu de dignité. Janek cherche aussi mais il n’y a rien pour lui ; trop vieux disent certains employeurs, trop polonais disent d’autres sans le dire vraiment.
On se dispute encore souvent mais parfois on arrive à rire ensemble devant une vieille émission sur la RTBF ou en mangeant des frites place Saint-Lambert avec les enfants le samedi après-midi.
Un jour Lucie me demande :
— Maman, pourquoi t’es triste parfois ?
Je lui réponds :
— Parce que la vie c’est pas comme dans les séries… Mais on essaie quand même d’en faire quelque chose de beau.
Aujourd’hui encore je regarde parfois par la fenêtre en rêvant d’une autre vie. Mais j’ai compris que le bonheur ce n’est pas ce qu’on voit à la télé ; c’est ces petits moments volés au quotidien gris : un sourire d’enfant, un gâteau partagé avec une voisine, une main serrée dans l’adversité.
Est-ce qu’on peut vraiment être heureux ici malgré tout ? Ou bien faut-il juste apprendre à aimer ce qu’on a ? Qu’en pensez-vous vous-mêmes ?