Jamais je ne t’oublierai : le printemps de ma vie à Liège
— Tu ne comprends donc jamais rien, Lidia !
La voix de ma mère résonne encore dans la cage d’escalier, alors que je claque la porte derrière moi. Je serre ma vieille sacoche contre moi, les doigts engourdis par le froid du soir, même si le printemps s’annonce enfin sur les bords de la Meuse. Les bourgeons sur les marronniers de la rue Saint-Gilles éclatent timidement, mais dans mon cœur, c’est l’hiver qui s’attarde.
Je descends les marches quatre à quatre, fuyant l’appartement étouffant où ma mère, Françoise Dubois, règne en maîtresse depuis la mort de papa. Elle ne supporte pas mes silences, mes hésitations, mon incapacité à choisir entre rester ici à Liège ou partir enseigner à Bruxelles. « Tu n’as pas le cran de vivre ta vie ! » m’a-t-elle lancé ce matin, alors que je tentais d’avaler mon café en paix.
Dans la rue, le tram grince sur ses rails. Je croise Monsieur Lambert, le voisin du rez-de-chaussée, qui me salue d’un signe de tête. Il sait tout de nous, lui qui écoute derrière sa porte. Mais ce soir, je n’ai pas la force de sourire. Je marche vite, presque en courant, jusqu’à l’arrêt de bus. Mon esprit bourdonne : les copies à corriger, la réunion parents-professeurs demain, et surtout ce message inattendu reçu sur Messenger : « Lidia, il faut qu’on parle. — Thomas ».
Thomas… Rien que son prénom me brûle la gorge. Il y a trois ans, il m’a laissée sans un mot, juste une lettre griffonnée et un bouquet de pivoines fanées sur le paillasson. Depuis, j’ai appris à vivre avec ce vide, à remplir mes journées de conjugaisons et d’exercices de grammaire pour des adolescents qui se moquent bien de mes chagrins.
Le bus arrive en retard, comme toujours. À l’intérieur, des étudiants discutent en wallon, une vieille dame lit La Meuse. Je m’assieds près de la fenêtre et regarde défiler les façades grises du quartier Sainte-Marguerite. Mon téléphone vibre encore : « Je t’attends au café Le Voltigeur à 19h ». Je ferme les yeux. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après tout ce temps ?
Arrivée chez moi, je monte l’escalier en colimaçon jusqu’au petit appartement que je partage avec ma mère depuis mon retour de Louvain-la-Neuve. Elle est là, assise devant la télé, un tricot sur les genoux.
— Tu rentres tard…
— J’ai eu une journée difficile au collège.
— Toujours des excuses… Tu sais que ton frère a appelé ? Il a encore besoin d’argent.
Mon frère Julien… L’enfant prodigue devenu chômeur chronique depuis la fermeture de l’usine ArcelorMittal. Il vit à Seraing avec sa compagne et leur petite fille, mais c’est toujours maman qui paie ses factures.
— Je n’ai pas d’argent à lui donner.
— Tu pourrais au moins essayer d’être solidaire !
Je monte dans ma chambre sans répondre. Sur mon lit s’étalent les copies des élèves : « Racontez votre plus beau souvenir ». Ironie cruelle… Je prends un stylo rouge et commence à corriger machinalement. Les mots des enfants me ramènent à mes propres souvenirs : les dimanches au parc de la Boverie avec papa, les gaufres chaudes achetées au marché de Noël… Et Thomas, toujours Thomas.
À 18h45, je me regarde dans le miroir : cernes sous les yeux, cheveux attachés à la va-vite. J’enfile mon manteau en laine — trop chaud pour la saison mais rassurant — et descends dans la rue. Le café Le Voltigeur est plein à craquer ; des supporters du Standard discutent bruyamment autour d’une Jupiler.
Thomas est là, assis près de la fenêtre. Il a vieilli : rides au coin des yeux, barbe mal rasée. Mais son regard bleu me transperce comme avant.
— Salut Lidia…
— Qu’est-ce que tu veux ?
Il baisse les yeux.
— Je sais que j’ai été lâche. Mais j’avais besoin de partir…
— Tu aurais pu me le dire ! Trois ans sans nouvelles…
Il soupire et commande deux cafés.
— J’ai appris pour ton père. Je suis désolé.
— Merci… Mais tu n’es pas venu pour ça.
Il hésite longtemps avant de parler :
— J’ai un fils maintenant. Il s’appelle Lucas. Sa mère nous a quittés il y a six mois. Je suis perdu…
Je sens ma colère retomber d’un coup. Derrière sa voix tremblante, il y a une détresse sincère.
— Pourquoi tu me racontes tout ça ?
— Parce que tu es la seule personne à qui j’ai jamais vraiment fait confiance.
Un silence gênant s’installe entre nous. Je regarde par la fenêtre : dehors, il pleut soudainement sur Liège. Les gouttes frappent le trottoir comme autant de souvenirs qui refusent de s’effacer.
Nous parlons longtemps. Il me raconte ses regrets, ses peurs ; je lui parle de maman qui ne veut pas vieillir seule, de Julien qui s’enfonce dans ses dettes, du collège où je me sens inutile parfois.
Quand je rentre chez moi ce soir-là, il est presque minuit. Maman dort déjà ; dans la cuisine traîne une assiette vide et une lettre du CPAS pour Julien. Je m’assieds dans le noir et laisse couler mes larmes en silence.
Les jours suivants sont étranges : Thomas m’envoie des messages chaque matin ; Julien débarque un soir avec sa fille et réclame qu’on l’héberge « juste pour quelques jours » ; maman fait mine d’être forte mais je l’entends pleurer dans sa chambre.
Un samedi matin, alors que je corrige des copies dans le salon, maman éclate :
— Tu vas finir vieille fille si tu continues comme ça ! Tu t’occupes de tout le monde sauf de toi !
Je lui réponds sans crier :
— Et toi ? Tu vis pour qui depuis que papa est parti ? Pour Julien ? Pour moi ? On est toutes les deux prisonnières ici…
Elle baisse la tête et je vois ses épaules trembler.
Ce soir-là, Thomas m’invite chez lui à Ans. Lucas est un petit garçon timide aux yeux clairs ; il me montre ses dessins accrochés au frigo. Thomas me regarde avec espoir :
— Tu pourrais rester dîner ? Lucas serait content…
Je sens mon cœur se fissurer doucement. Peut-être qu’il y a une place pour moi ici, entre ces murs modestes où l’on rit malgré tout.
Mais rien n’est simple en Wallonie. Julien disparaît deux jours sans prévenir ; maman fait une chute dans l’escalier et doit être hospitalisée ; au collège, une élève tente de se suicider et je me sens impuissante face à tant de douleur.
Un soir d’avril, alors que j’attends le bus sous la pluie battante, Thomas m’appelle :
— J’ai peur de tout gâcher encore…
— On a tous peur, Thomas. Mais on peut essayer d’être heureux malgré tout.
Je rentre chez moi et trouve maman assise dans le noir.
— Tu vas partir toi aussi ? Comme ton père ? Comme ton frère ?
— Non maman… Mais il faut que je vive ma vie maintenant.
Elle me prend la main et pour la première fois depuis longtemps, elle sourit faiblement.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas si j’ai fait les bons choix. La vie ici n’est jamais facile : entre les grèves des TEC, les factures qui s’accumulent et les souvenirs qui collent à la peau comme une pluie d’avril sur Liège… Mais j’avance. Un jour après l’autre.
Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page sans oublier ceux qu’on a aimés ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec leurs fantômes pour enfin respirer ?