Le Jardin de Nos Mondes

— Tu ne comprends jamais rien, maman !

La voix de Zoé claque dans la cuisine, brisant le silence du matin. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Le soleil timide de février filtre à travers la fenêtre, dessinant des ombres sur la table en formica. Jean, mon fils cadet, baisse les yeux sur son bol de céréales, comme s’il voulait disparaître.

— Zoé, je t’en prie… Je fais ce que je peux, tu le sais bien.

Elle lève les bras au ciel, exaspérée. Ses cheveux bruns s’échappent de son chignon, elle a les yeux rougis par la fatigue ou la colère — peut-être les deux. Depuis qu’elle est revenue vivre à la maison après sa rupture avec Thomas, elle traîne sa tristesse comme une valise trop lourde.

— Ce n’est pas assez ! Tu ne vois pas que tout va mal ? Jean ne parle plus, moi je tourne en rond… Et toi, tu fais comme si tout allait bien !

Je voudrais lui dire que je comprends. Que moi aussi, je me sens parfois étrangère dans ma propre vie. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Depuis que leur père est parti — il y a dix ans déjà — j’ai appris à avaler mes peurs et à sourire pour eux. Je n’ai jamais voulu leur imposer mes chagrins.

Jean se lève brusquement, sa chaise grince sur le carrelage.

— J’vais chez Maxime.

Il claque la porte d’entrée. Zoé soupire bruyamment et s’effondre sur une chaise.

— Je suis désolée, maman… Je suis juste fatiguée.

Je pose ma main sur la sienne. Sa peau est froide. J’aimerais pouvoir la réchauffer comme quand elle était petite et qu’elle venait se blottir contre moi après un cauchemar.

— On va s’en sortir, tu verras. On a toujours tenu bon.

Mais au fond de moi, je doute. Les factures s’accumulent sur le buffet ; mon boulot à la bibliothèque municipale ne suffit plus depuis que la Région a réduit les heures. Les prix montent partout : l’électricité, le mazout… Même le pain à la boulangerie du coin me semble plus cher chaque semaine.

Le soir venu, je m’installe dans le petit jardin derrière la maison. C’est mon refuge. Les rosiers que j’ai plantés avec Zoé quand elle avait huit ans commencent à bourgeonner malgré le froid. Je repense à cette époque où tout semblait plus simple. Où un bobo se soignait avec un bisou et un pansement.

Un bruit me tire de mes pensées : Jean rentre à pas feutrés. Il s’assied près de moi sans un mot. Je sens qu’il voudrait parler mais qu’il n’ose pas.

— Tu sais, maman… Maxime va partir à Bruxelles pour ses études. Moi aussi j’aimerais partir…

Je retiens mon souffle. Mon cœur se serre à l’idée de le voir s’éloigner.

— Tu as peur que je parte ?

Je hoche la tête. Il pose sa main sur mon épaule.

— Mais je reviendrai toujours ici. C’est chez nous.

Je souris tristement. Chez nous… Un mot qui résonne différemment depuis que leur père a refait sa vie à Liège avec une autre femme. Il ne donne plus beaucoup de nouvelles ; parfois une carte postale à Noël, un virement pour l’anniversaire de Jean…

Le lendemain matin, je croise Madame Lefèvre en allant chercher le pain.

— Ça va, Hélène ? Tu as l’air fatiguée…

Je souris poliment. Tout le quartier sait que je me bats pour joindre les deux bouts. À Namur, les rumeurs vont vite : on parle du chômage qui monte, des jeunes qui partent à Bruxelles ou à l’étranger…

En rentrant, je trouve Zoé assise sur le canapé, un dossier d’inscription à l’université sur les genoux.

— J’ai décidé de reprendre mes études, maman. Psychologie à Louvain-la-Neuve.

Je sens une fierté mêlée d’inquiétude monter en moi.

— Tu es sûre ? Ce sera difficile…

— Je veux comprendre pourquoi les gens souffrent. Pourquoi moi je souffre… Et peut-être aider les autres après.

Je l’embrasse sur le front. Elle sourit enfin, timidement.

Les semaines passent. La maison devient plus silencieuse : Jean prépare son départ pour Bruxelles ; Zoé révise ses cours tard le soir. Je me retrouve seule plus souvent dans le jardin, à arracher les mauvaises herbes comme si je pouvais ainsi nettoyer ma vie des douleurs passées.

Un soir d’orage, alors que la pluie tambourine contre les vitres, Zoé éclate en sanglots dans ma chambre.

— J’ai peur d’échouer… J’ai peur d’être comme papa et de tout laisser tomber.

Je la serre fort contre moi.

— Tu n’es pas ton père. Tu es forte, Zoé. Et même si tu tombes, je serai là pour te relever.

Elle s’endort contre mon épaule comme lorsqu’elle était enfant.

Quelques jours plus tard, Jean m’annonce qu’il a trouvé un kot près de l’ULB.

— Je pars samedi…

Je cache mes larmes derrière un sourire forcé.

Le samedi matin, il charge ses affaires dans la vieille Golf bleue de son oncle Philippe. Avant de partir, il me serre longtemps dans ses bras.

— Merci pour tout, maman…

La maison me semble soudain immense et vide. Je tourne en rond dans le salon, caresse les photos accrochées au mur : Zoé petite avec son vélo rose ; Jean déguisé en chevalier pour le carnaval de l’école communale ; moi et leur père lors d’un été oublié à Ostende.

Le soir venu, Zoé me rejoint dans le jardin. Elle tient deux tasses de thé fumant.

— Tu crois qu’on sera heureuses un jour ?

Je regarde les rosiers sous la lune pâle.

— Le bonheur n’est jamais parfait… Mais tant qu’on reste ensemble, on peut tout affronter.

Elle pose sa tête sur mon épaule. Le silence est doux cette fois-ci.

Parfois je me demande : est-ce que j’ai fait assez ? Est-ce que mes enfants sauront être heureux malgré tout ce qu’ils ont vécu ici ? Peut-on vraiment réparer ce qui a été brisé ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?