Personne ne m’écoute, sauf lui : une histoire de solitude à Charleroi
— Tu vas encore rester plantée là toute la soirée ?
La voix de mon mari, Benoît, résonne dans la cuisine. Il ne me regarde même pas, les yeux rivés à son téléphone. Je serre la poignée de la casserole, le cœur serré. J’ai envie de lui répondre, de crier peut-être, mais je me contente de hausser les épaules.
— Je prépare le repas, Benoît. Tu pourrais au moins demander si j’ai besoin d’aide.
Il lève les yeux au ciel, soupire bruyamment et quitte la pièce sans un mot. Je sens mes joues brûler. Encore une soirée où je vais tout faire seule. Les enfants sont dans leurs chambres, absorbés par leurs écrans. Même ma mère, qui vit à l’étage depuis qu’elle a vendu sa maison à Gosselies, ne descend plus que pour râler sur la poussière ou la télévision trop forte.
Je me tourne vers Gaston, mon vieux labrador beige qui me regarde avec ses yeux doux. Lui au moins ne me juge pas. Je m’accroupis pour lui caresser la tête.
— Toi au moins tu m’écoutes, hein mon vieux ?
Il remue la queue doucement. Je sens les larmes monter mais je les ravale. Pas question de craquer devant tout le monde. J’ai appris à encaisser, à faire semblant que tout va bien. Mais ce soir, c’est plus dur que d’habitude.
Je repense à ce matin. Ma mère m’a encore fait une remarque sur ma façon de plier le linge.
— À ton âge, tu pourrais quand même savoir comment on range des draps !
J’ai serré les dents. J’ai 43 ans et j’ai l’impression d’être une gamine qu’on gronde sans cesse. Benoît ne prend jamais ma défense. Il dit que je dramatise tout.
— Tu te fais des idées, Aurélie. Ma mère est comme ça aussi.
Mais ce n’est pas pareil. Sa mère à lui vit à Namur et ne vient qu’à Noël. La mienne est là tous les jours, à juger tout ce que je fais.
Je sers le repas : des boulettes sauce tomate avec des frites maison. Les enfants descendent en traînant les pieds.
— Encore des boulettes ?
C’est Léa, ma fille de 16 ans. Elle soupire et s’assied sans un mot de plus. Son frère Maxime, 13 ans, met ses écouteurs et pianote sur son téléphone sous la table.
— On mange en famille !
Ma voix tremble un peu plus que je ne voudrais. Personne ne répond. Benoît allume la télé pour regarder le foot. Je me sens invisible.
Après le repas, je débarrasse seule pendant que tout le monde retourne à ses occupations. Je monte voir ma mère pour lui proposer une tisane.
— Tu pourrais passer l’aspirateur dans le couloir demain ? Il y a des poils de chien partout.
Je hoche la tête sans rien dire. Je redescends et m’effondre sur le canapé avec Gaston qui pose sa tête sur mes genoux.
Je ferme les yeux et laisse couler quelques larmes dans sa fourrure chaude.
— Tu sais Gaston… parfois j’aimerais juste qu’on me dise merci. Ou qu’on me demande comment je vais.
Il gémit doucement comme s’il comprenait tout.
Le lendemain matin, je me réveille tôt pour préparer les tartines avant que tout le monde parte. J’entends Benoît râler parce qu’il n’a plus de chemise propre.
— Tu pourrais penser à faire tourner une lessive de temps en temps !
Je serre les dents. J’ai fait trois lessives hier mais il ne voit rien. Je prépare son café en silence.
Quand tout le monde est parti, je reste seule avec Gaston. Je regarde par la fenêtre la pluie tomber sur les toits gris de Charleroi. Je repense à mon travail d’avant, quand j’étais secrétaire dans un cabinet médical à Montignies-sur-Sambre. J’avais arrêté pour m’occuper des enfants quand Maxime est né prématuré. Depuis, je n’ai jamais repris.
Parfois je me demande si j’existe encore en dehors de cette maison.
L’après-midi, je croise mon voisin Ahmed dans l’allée.
— Ça va Aurélie ?
Je souris faiblement.
— Oui oui… ça va merci.
Il me regarde avec bienveillance mais je détourne vite les yeux. Je n’ai pas envie qu’on voie ma tristesse.
Le soir venu, rebelote : repas dans le silence ou presque, disputes entre Léa et Maxime pour la télécommande, Benoît qui s’énerve parce que la connexion internet rame.
Je monte me coucher tôt avec Gaston qui me suit partout comme mon ombre fidèle. Dans le noir, j’écoute les bruits de la maison : la télé trop forte en bas, les rires étouffés des enfants sur TikTok… et moi qui pleure doucement dans mon oreiller.
Un samedi matin, alors que je promène Gaston au parc Reine Astrid, je croise Sophie, une ancienne collègue.
— Aurélie ! Ça fait des années ! Tu travailles toujours au cabinet ?
Je baisse les yeux.
— Non… j’ai arrêté il y a longtemps…
Elle me parle de ses enfants, de son boulot à l’hôpital Marie Curie. Elle a l’air fatiguée mais vivante. Moi je me sens vide.
En rentrant à la maison, Benoît m’attend sur le pas de la porte.
— T’étais où ? J’ai besoin de la voiture pour aller chez mon frère à Fleurus !
Je lui tends les clés sans un mot. Il part en claquant la porte.
Je prépare des biscuits pour Gaston avec du poulet et des flocons d’avoine. Il adore ça. Je ris toute seule en le voyant tourner autour du four comme un gamin impatient.
Ma mère descend soudainement dans la cuisine.
— Tu gâtes trop ce chien ! Tu ferais mieux de penser à ta famille !
Je sens la colère monter mais je ne dis rien. Je continue à rouler la pâte en silence.
Le soir même, alors que tout le monde dort enfin, je descends dans le salon avec Gaston et j’ouvre une vieille boîte à souvenirs : des photos de moi jeune, souriante, entourée d’amis lors d’un bal à l’université de Mons ; des lettres d’amour de Benoît quand il était encore tendre ; des dessins maladroits faits par Léa et Maxime petits…
Où est passée cette femme-là ?
Gaston pose sa tête sur mes genoux et gémit doucement comme s’il voulait me dire : « Je suis là ». Je fonds en larmes contre sa fourrure chaude et rassurante.
Le lendemain matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Léa entre dans la cuisine sans un mot puis s’arrête soudainement en voyant mes yeux rougis.
— Maman… ça va ?
Je hoche la tête mais elle s’approche et me serre maladroitement dans ses bras. C’est la première fois depuis des mois qu’elle fait ça.
Maxime arrive derrière elle et demande :
— On peut promener Gaston avec toi aujourd’hui ?
Je souris à travers mes larmes.
Peut-être que tout n’est pas perdu… Peut-être qu’il suffit parfois d’un geste pour briser le silence et retrouver un peu de lumière dans cette maison grise.
Mais dites-moi… Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression d’être invisible chez vous ? À quel moment avez-vous retrouvé votre place ?