« Laurent – le pilier qui s’est effondré sous le poids de sa propre générosité »
— Maman, pourquoi tu pleures encore ? Tu veux bien me dire ce qui se passe ?
Ma voix tremblait, même si je tentais de la rendre ferme. J’avais à peine posé mon sac sur la chaise de la cuisine que je sentais déjà la tension dans l’air. Ma mère, assise devant la table en formica, serrait un vieux torchon entre ses mains. Ses yeux étaient rouges, gonflés. Elle ne répondit pas tout de suite.
C’est alors que ma grand-mère, Simone, surgit du couloir, sa canne frappant le carrelage à chaque pas.
— Je te l’avais dit, Martine, je te l’avais dit que ça finirait comme ça ! Laurent, tu travailles trop, tu donnes tout à tout le monde et regarde où ça nous mène !
Je me suis assis en face d’elles, épuisé par ma journée à l’usine de Flémalle. Les mains noires de cambouis, les ongles incrustés de saleté malgré les lavages répétés. J’ai regardé ma mère, puis ma grand-mère. J’ai compris qu’il s’était passé quelque chose de grave.
— Maman… Dis-moi.
Elle a pris une grande inspiration.
— Le propriétaire est passé. Il veut l’argent du loyer… Il a dit que si on ne paie pas d’ici la fin du mois, il nous met dehors.
J’ai senti mon cœur se serrer. Encore une fois. J’avais déjà payé la facture d’électricité le mois dernier avec mes heures supplémentaires. J’avais aidé mon frère cadet, Thomas, à s’acheter une voiture d’occasion pour qu’il puisse aller à son apprentissage à Liège. J’avais avancé l’argent pour les médicaments de ma grand-mère. Et maintenant…
— Je vais trouver une solution, maman. Je te le promets.
Simone a claqué sa canne contre le sol.
— Tu dis toujours ça, Laurent ! Mais tu n’es pas un magicien ! Tu n’as que deux bras et un dos ! Tu vas finir par t’écrouler !
Je n’ai rien répondu. Je savais qu’elle avait raison. Mais comment faire autrement ? Depuis que papa était parti avec une autre femme à Charleroi, il y a cinq ans, j’étais devenu l’homme de la maison. Je n’avais que vingt-huit ans mais j’en portais cinquante sur les épaules.
Le lendemain matin, je suis parti travailler avant l’aube. Dans le bus 48 qui traverse Seraing jusqu’à Flémalle, j’ai croisé Jean-Pierre, mon collègue.
— T’as une sale tête, Laurent. Ça va chez toi ?
J’ai haussé les épaules.
— Comme d’habitude…
Il m’a tapé sur l’épaule.
— Faut pas tout porter tout seul, tu sais.
Mais qui d’autre aurait pu ? Thomas était encore un gamin dans sa tête. Ma sœur Julie avait quitté la maison pour vivre avec son copain à Namur et ne donnait plus signe de vie depuis des mois. Ma mère n’avait jamais travaillé ailleurs qu’à la maison et ma grand-mère… elle était déjà un miracle ambulant à son âge.
À midi, j’ai reçu un appel de Julie. Mon cœur a bondi d’espoir.
— Allô ? Julie ?
— Laurent… J’ai appris pour le loyer. Je peux pas t’aider beaucoup mais je peux t’envoyer cinquante euros…
J’ai senti mes yeux s’humidifier.
— Merci… Ça compte beaucoup.
Mais cinquante euros ne suffiraient pas. Il en manquait encore deux cents.
Le soir venu, j’ai trouvé Thomas affalé sur le canapé, la télé allumée sur un match du Standard.
— T’as cherché du boulot aujourd’hui ?
Il a haussé les épaules sans me regarder.
— J’ai envoyé deux CV…
— Deux ? Thomas, on va se faire expulser si on trouve pas l’argent !
Il a haussé le ton.
— C’est facile pour toi de dire ça ! T’as toujours été le préféré de maman ! Moi on m’a jamais rien demandé sauf de me taire et d’obéir !
J’ai serré les poings. La colère montait mais je savais qu’elle ne servirait à rien. J’ai quitté la pièce sans un mot.
Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai pensé à vendre ma vieille Vespa, celle que papa m’avait offerte pour mes dix-huit ans. J’ai pensé à demander une avance sur salaire au patron… Mais il venait de licencier trois gars la semaine dernière.
Le lendemain matin, j’ai trouvé ma mère devant la fenêtre du salon, regardant la pluie tomber sur les toits gris de Seraing.
— Laurent… Je suis désolée…
Je l’ai prise dans mes bras.
— C’est pas ta faute, maman. On va s’en sortir.
Mais au fond de moi, je n’y croyais plus vraiment.
Le samedi suivant, alors que je rentrais du travail, j’ai croisé mon père devant la porte de l’immeuble. Il avait vieilli, les cheveux plus gris qu’avant, mais son regard restait fuyant.
— Salut Laurent…
J’ai eu envie de lui cracher au visage toute ma rancœur mais je me suis retenu.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Il a sorti une enveloppe de sa poche.
— Tiens… Pour le loyer. Je sais que c’est pas assez pour rattraper tout ce que j’ai raté…
J’ai pris l’enveloppe sans un mot. Il est reparti aussi vite qu’il était venu.
À l’intérieur, il y avait trois cents euros. De quoi payer le propriétaire et acheter un peu de pain et de lait pour la semaine suivante.
Ce soir-là, j’ai pleuré dans ma chambre comme un enfant. Pas seulement de soulagement mais aussi de honte et de fatigue. J’avais voulu être le pilier de ma famille mais c’est moi qui étais en train de m’effondrer.
Quelques jours plus tard, Thomas est venu me voir dans la cuisine alors que je buvais mon café froid.
— Laurent… Je suis désolé pour tout à l’heure. J’ai trouvé un petit boulot chez Carrefour à Boncelles. Je commence lundi.
Je lui ai souri faiblement.
— C’est bien… Merci Thomas.
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti une lueur d’espoir. Peut-être qu’on allait s’en sortir après tout…
Mais au fond de moi, une question me rongeait : jusqu’où faut-il aller pour aider ceux qu’on aime sans se perdre soi-même ? Est-ce que la bonté peut vraiment sauver ou finit-elle toujours par nous dévorer ? Qu’en pensez-vous ?