Entre les rails et les regrets : Une nuit à Namur
« Benoît, tu ne peux pas continuer comme ça ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même si je suis seul sur ce quai glacé de Namur, le souffle court, la main crispée sur la laisse de mon chien, Oscar. Il me regarde avec ses yeux humides, comme s’il comprenait tout ce qui se joue en moi. Le train ralentit, les freins crissent, et je sens déjà la tension monter dans mes veines.
Je repense à la dispute de tout à l’heure, dans la petite maison en briques rouges de Jambes. Ma mère, Monique, debout dans la cuisine, le tablier taché de sauce tomate, me lançait ce regard à la fois dur et désespéré. « Tu vas finir seul, Benoît ! Tu ne veux jamais rien affronter ! » Mon père, Luc, silencieux comme toujours, s’est contenté de fixer son assiette. Je savais qu’il pensait pareil. Depuis que j’ai perdu mon boulot à la Poste, tout semble s’effondrer autour de moi.
Mais ce soir, c’est différent. Ce soir, j’ai rendez-vous avec Sophie. Sophie avec ses cheveux blonds en bataille et son rire qui réchauffe même les jours les plus gris. On s’est rencontrés à la brocante de Floreffe, un dimanche pluvieux où elle vendait des livres d’occasion. Depuis, elle est devenue mon rayon de soleil dans cette Wallonie parfois si morose.
Oscar gémit doucement. Je m’accroupis pour lui caresser la tête. « Ça va aller, mon vieux. On va y arriver. » Mais au fond, je n’en suis pas sûr du tout.
Le train s’arrête enfin dans un souffle chaud. Les portes s’ouvrent dans un bruit sec. Les gens se pressent, certains avec des bouquets de fleurs, d’autres avec des sacs Delhaize pleins à craquer. Je repère Sophie tout de suite : elle porte son manteau vert pomme et une écharpe tricotée main. Elle sourit en me voyant mais son sourire vacille quand elle aperçoit Oscar.
— Tu l’as encore emmené ?
— Je pouvais pas le laisser seul…
— Benoît…
Elle soupire et regarde ailleurs. Je sens que quelque chose ne va pas. On marche en silence jusqu’au parking. Les lampadaires projettent nos ombres sur l’asphalte mouillé.
— Tu sais que mes parents veulent te rencontrer ? demande-t-elle soudain.
— Je sais… mais c’est pas le bon moment.
— Il n’y aura jamais de bon moment pour toi !
Sa voix tremble. Je voudrais lui dire que j’ai peur, que je me sens comme un étranger partout : chez moi, chez elle, même dans cette ville où je suis né.
— Tu veux qu’on parle ?
— Non… Enfin si… Je sais plus.
Oscar tire sur sa laisse. Il a senti la tension. Sophie s’arrête et me fixe droit dans les yeux.
— Benoît, il faut que tu choisisses. Tu peux pas rester coincé entre ton passé et moi.
Je reste muet. Le silence s’étire entre nous, seulement brisé par le bruit lointain d’un tram qui passe sur le pont.
— Tu sais quoi ? reprend-elle d’une voix cassée. J’ai rencontré quelqu’un d’autre… Il s’appelle Arnaud. Il est prof à l’UNamur. Il n’a pas peur d’avancer.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Oscar gémit encore, comme s’il voulait me consoler.
— Je suis désolée…
Elle s’éloigne sans se retourner. Je reste là, planté sous la pluie fine qui commence à tomber. Les souvenirs affluent : les dimanches chez ma grand-mère à Ciney, les balades en vélo le long de la Meuse, les rires partagés avec Sophie… Tout ça me semble déjà si loin.
Je rentre chez moi à pied, Oscar trottant tristement à mes côtés. La maison est sombre quand j’ouvre la porte. Ma mère est assise dans le salon, tricotant en silence.
— T’es rentré tôt…
— Ouais.
— Ça va ?
Je hausse les épaules. Elle pose son tricot et vient s’asseoir près de moi.
— Tu sais, Benoît… On fait tous des erreurs. Mais faut apprendre à vivre avec.
Je sens les larmes monter mais je les ravale. Mon père entre dans la pièce sans un mot et pose une main lourde sur mon épaule.
— On est là, fiston.
Cette phrase simple me bouleverse plus que tout le reste.
Les jours passent. Je croise parfois Sophie au marché du samedi matin ou à la librairie du centre-ville. Elle ne me regarde plus vraiment. Arnaud est souvent avec elle ; il a ce sourire tranquille des gens qui savent où ils vont.
Je trouve un petit boulot chez Colruyt pour payer mes factures et aider un peu à la maison. Ce n’est pas glorieux mais ça me donne un rythme. Oscar m’attend chaque soir derrière la porte, fidèle malgré tout.
Un soir d’automne, alors que je rentre sous une pluie battante, ma mère m’attend avec une tasse de chocolat chaud.
— Tu sais… La vie c’est pas toujours comme on veut. Mais t’as encore le temps de changer les choses.
Je souris faiblement et regarde Oscar qui dort roulé en boule sur le tapis.
Parfois je me demande : si j’avais eu le courage de partir avec Sophie ce soir-là, ma vie serait-elle différente ? Ou bien sommes-nous tous condamnés à rester fidèles à nos peurs ? Qu’en pensez-vous ?