La fenêtre où plus personne n’attend

— Tu vas rester planté là toute la matinée, Benoît ?

La voix de ma mère résonne derrière moi, sèche, presque cassante. Je ne réponds pas. Je regarde la rue déserte à travers la vitre embuée. Il y a ce silence étrange, pesant, qui s’est installé dans la maison depuis des semaines. Depuis que papa est parti. Depuis que tout s’est effondré.

J’ai 27 ans et je vis encore chez ma mère à Charleroi. Ce n’est pas un choix, c’est une conséquence. Je travaillais à l’usine sidérurgique, comme mon père avant moi, mais ils ont fermé le site l’an dernier. Depuis, je fais des petits boulots, des intérims à la chaîne chez Delhaize ou dans un entrepôt à Gosselies. Rien de stable. Rien qui donne envie de se lever le matin.

— Tu pourrais au moins aller chercher du pain chez Madame Lefèvre, ajoute ma mère en soupirant.

Je hoche la tête sans me retourner. J’entends ses pas s’éloigner dans le couloir. Elle claque la porte de la cuisine. Je reste là, devant la fenêtre, à fixer l’immeuble d’en face. Au troisième étage, il y avait autrefois une vieille dame qui me faisait signe de la main quand j’étais petit. Elle est morte l’hiver dernier. Depuis, les volets restent clos.

C’est drôle comme on s’attache à des détails. À des habitudes qui disparaissent sans prévenir.

Je repense à la dernière dispute entre mes parents. C’était un soir de mars, il pleuvait fort. Papa criait qu’il n’en pouvait plus, qu’il étouffait ici. Maman pleurait en silence, assise sur la chaise bancale de la cuisine.

— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?

Papa avait claqué la porte si fort que le cadre de la photo de mariage était tombé au sol. Je n’ai jamais osé le remettre en place.

Depuis ce soir-là, maman ne parle presque plus. Elle fait tourner la maison comme un automate : lessive le lundi, courses le mardi, repassage le mercredi. Moi, je traîne dans mon jogging élimé, je fume trop, je dors mal.

Un jour, mon frère cadet, Thomas, est passé nous voir. Il vit à Bruxelles maintenant, il travaille dans une boîte d’informatique et il a une copine flamande.

— Tu devrais sortir un peu, Benoît. Viens passer un week-end chez moi !

Mais je n’ai pas envie de Bruxelles. Je n’ai pas envie de Thomas et de ses conseils bienveillants qui me donnent envie de hurler.

— Tu crois que c’est facile ? lui ai-je lancé un soir où il insistait trop.
— Personne n’a dit que c’était facile… Mais tu ne peux pas rester ici à attendre je ne sais quoi !

Il a levé les bras au ciel et il est reparti en claquant la porte. Encore une porte qui claque.

Je me demande parfois si c’est moi le problème. Si c’est moi qui ai raté quelque chose.

Un matin d’avril, alors que je rentrais d’un énième entretien d’embauche raté chez Sonaca, j’ai trouvé maman assise devant la fenêtre du salon. Elle tenait dans ses mains une lettre froissée.

— C’est de ton père…

Elle a tendu la lettre sans me regarder. J’ai reconnu l’écriture tremblante de papa. Il disait qu’il avait refait sa vie à Liège avec une femme rencontrée sur Facebook. Qu’il était désolé mais qu’il ne reviendrait pas.

Maman a éclaté en sanglots. J’ai voulu la prendre dans mes bras mais elle m’a repoussée.

— Laisse-moi !

Je suis sorti dans la rue sans savoir où aller. J’ai marché jusqu’à la Sambre, j’ai regardé l’eau sale couler sous le pont de l’avenue Paul Pastur. J’ai pensé à sauter. Juste pour voir si quelqu’un remarquerait mon absence.

Mais je suis rentré à la maison. Parce que c’est ce qu’on fait ici : on rentre toujours à la maison.

Les jours ont passé. Maman s’est enfermée dans sa chambre. Je faisais les courses chez Madame Lefèvre qui me regardait avec pitié.

— Ça ira, mon garçon…

Mais non, ça n’allait pas.

Un soir de juillet, Thomas est revenu avec sa copine Annelies. Ils ont essayé de nous convaincre de venir passer quelques jours à Ostende pour changer d’air.

— Ça te ferait du bien, maman…
— Je ne veux pas quitter cette maison !

Maman a hurlé si fort que les voisins ont dû entendre. Thomas a baissé les yeux. Annelies a posé une main sur son épaule en murmurant quelque chose en néerlandais.

Après leur départ, j’ai trouvé maman assise devant la fenêtre du salon, les yeux rouges.

— Pourquoi il est parti ? Pourquoi il nous a laissés ?

Je n’avais pas de réponse.

Les mois ont filé comme des feuilles mortes emportées par le vent d’automne. J’ai trouvé un boulot chez BPost comme facteur intérimaire. Je sillonne les rues grises de Charleroi sur mon vélo rouillé. Parfois je croise des anciens collègues de l’usine qui me saluent d’un signe de tête gêné.

Un matin d’octobre, alors que je déposais une lettre recommandée chez Madame Lefèvre, elle m’a invité à entrer pour un café.

— Tu sais, Benoît… La vie continue même quand on croit qu’elle s’arrête.

J’ai souri poliment mais je n’y croyais pas vraiment.

À Noël, Thomas est revenu avec Annelies et leur bébé tout neuf. Maman a préparé un rôti trop sec et a sorti la vieille vaisselle héritée de sa mère.

— On est encore une famille, non ?

Mais personne n’a répondu.

Après le repas, j’ai regardé par la fenêtre du salon. Il neigeait doucement sur les toits gris de Charleroi. J’ai pensé à papa quelque part à Liège avec sa nouvelle vie. J’ai pensé à maman qui s’accrochait à cette maison comme à une bouée au milieu d’une mer déchaînée.

Et moi ? Je suis resté là, devant cette fenêtre où plus personne n’attend vraiment rien.

Parfois je me demande : combien de temps peut-on attendre quelqu’un qui ne reviendra jamais ? Est-ce qu’on finit par s’habituer au vide ? Ou est-ce qu’on apprend simplement à regarder ailleurs ?