Dix ans envolés
— Qu’est-ce que tu racontes, Élodie ?! — hurle Maureen, sa voix résonnant dans la petite cuisine de notre appartement à Liège. Je serre ma tasse de café froid, mes mains tremblent. — Dix ans ! Dix ans qu’on est inséparables, et toi…
Je n’arrive pas à soutenir son regard. Je sens la colère, la déception, la trahison dans ses yeux verts. Je voudrais lui expliquer, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage.
— Et moi quoi ? Tu veux que je me justifie pour tout ? Tu m’as bien dit que Simon ne t’intéressait plus !
Maureen éclate de rire, un rire amer, presque méprisant. — Je l’ai dit, oui ! Mais pas pour que tu te jettes dans ses bras dès que j’ai le dos tourné !
Le silence tombe, lourd, pesant. J’entends au loin les cloches de Saint-Paul qui sonnent dix heures du soir. Les voisins du dessus font grincer le parquet. La vie continue dehors, mais ici, tout s’arrête.
Je repense à ces dix années : nos soirées à refaire le monde sur les quais de la Meuse, nos fous rires dans les cafés du Carré, nos secrets échangés sous la pluie battante d’octobre. Et maintenant ? Tout s’effondre pour un garçon.
Je voudrais lui dire que ce n’est pas que ça. Que Simon n’était qu’un prétexte. Que depuis des mois déjà, quelque chose s’était fissuré entre nous. Depuis que Maureen a décroché ce stage à Bruxelles et que je suis restée ici, à Liège, coincée entre mon job d’infirmière à la clinique Saint-Joseph et les attentes de ma famille.
— Tu sais quoi ? — souffle-t-elle finalement. — Je croyais qu’on était différentes des autres. Qu’on ne se ferait jamais ça.
Je baisse la tête. Je me sens minuscule. J’entends encore la voix de ma mère, le dimanche midi :
— Tu devrais te trouver un vrai boulot, Élodie. Infirmière, c’est bien joli, mais tu pourrais viser plus haut ! Regarde ta sœur, elle va devenir avocate à Namur…
Toujours cette comparaison avec Sophie. Sophie la parfaite, Sophie qui ne fait jamais de vagues. Moi, je suis celle qui reste à Liège pour s’occuper de papa depuis qu’il a fait son AVC. Celle qui n’a pas le temps de rêver plus grand.
Maureen me regarde encore, mais je sens qu’elle est déjà loin. Elle attrape son manteau accroché derrière la porte.
— Je vais dormir chez mon frère ce soir. J’ai besoin de réfléchir.
La porte claque. Je reste seule avec mon café froid et mes regrets.
Je repense à Simon. À cette soirée chez Pierre, il y a deux semaines. La musique trop forte, les bières spéciales qui tournent la tête, Simon qui me parle doucement sur le balcon.
— Tu sais, Maureen et moi… c’est fini depuis longtemps. Mais elle n’ose pas l’admettre.
J’aurais dû partir. J’aurais dû penser à Maureen avant tout. Mais j’étais fatiguée d’être toujours celle qui fait attention aux autres.
Le lendemain matin, je me réveille avec la gueule de bois et le cœur en vrac. Maureen n’est pas rentrée. Son lit est froid, ses affaires sont en désordre. Je trouve un mot griffonné sur la table :
« Je ne sais pas si je pourrai te pardonner. »
Je pars travailler à vélo sous une pluie fine typiquement liégeoise. À la clinique, tout le monde fait comme si de rien n’était. Les patients râlent sur la bouffe, les collègues parlent du match du Standard contre Anderlecht.
Mais moi, je suis ailleurs. Je repense à mon enfance à Seraing, aux dimanches passés chez mes grands-parents flamands où je ne comprenais rien à ce qu’ils disaient mais où je me sentais aimée malgré tout.
À midi, je reçois un message de Sophie :
« Maman dit que tu devrais venir dimanche pour l’anniversaire de papa. »
Je soupire. Encore une fois, on attend de moi que je sois là, que je fasse bonne figure alors que tout s’écroule.
Le soir venu, je rentre dans l’appartement vide. Je m’effondre sur le canapé et je pleure pour la première fois depuis des années.
Les jours passent. Maureen ne donne plus signe de vie. Simon m’envoie quelques messages auxquels je ne réponds pas.
Un samedi matin, alors que je fais mes courses au Delhaize du coin, je croise Maureen avec sa mère. Elle détourne les yeux comme si j’étais invisible.
Je rentre chez mes parents le dimanche suivant. L’ambiance est tendue autour du gâteau au moka de papa.
— Tu as l’air fatiguée, Élodie — remarque maman en servant le café.
— C’est rien… beaucoup de boulot à la clinique.
Sophie me lance un regard inquiet mais ne dit rien. Elle sait que je mens.
Après le repas, papa me prend à part dans le jardin.
— Tu sais… on ne choisit pas toujours sa famille ni ses amis. Mais il faut apprendre à pardonner… ou à tourner la page.
Ses mots résonnent en moi toute la semaine suivante.
Un soir d’avril, Maureen m’appelle enfin.
— On peut se voir ?
On se retrouve au bord de la Meuse, là où tout a commencé il y a dix ans.
— J’ai beaucoup réfléchi — dit-elle en fixant l’eau sombre — Je t’en veux encore… mais je crois que j’en veux surtout à moi-même d’avoir cru qu’on pouvait tout partager sans jamais se blesser.
Je sens les larmes monter.
— Je suis désolée…
Elle me prend la main.
— On va peut-être jamais redevenir comme avant… Mais on peut essayer d’être honnêtes maintenant.
On reste là longtemps sans parler, juste à regarder les péniches passer sous les ponts illuminés.
Aujourd’hui encore, rien n’est vraiment réparé entre nous. Mais j’ai compris une chose : parfois il faut perdre beaucoup pour se retrouver soi-même.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner sans oublier ? Ou faut-il accepter que certaines blessures ne guérissent jamais complètement ?