Écho d’une enfance abandonnée : une blessure qui ne guérit pas
« Maman, tu crois qu’il va venir cette fois ? » Ma voix tremblait, coincée quelque part entre la douleur de ma jambe cassée et la peur de la réponse. Ma mère, Katarina, assise sur la chaise en plastique bleu à côté de mon lit d’hôpital, fixait le mur d’un regard vide. Elle ne répondit pas tout de suite. Je sentais son malaise, ce silence pesant qui avait toujours régné entre nous, comme une nappe de brouillard sur la Meuse un matin d’hiver.
« Je vais lui téléphoner, Véronique, d’accord ? » Elle sortit son vieux Nokia de son sac, composa le numéro de papa, Pierrick, et attendit. Je scrutais son visage, cherchant le moindre signe d’espoir. Mais elle détourna les yeux, et je compris déjà.
J’avais dix ans, et je venais de me casser la jambe en tombant dans la cour de l’école communale de Saint-Nicolas. La douleur était vive, mais ce n’était rien comparé à celle qui me rongeait de l’intérieur depuis des années. Papa était parti quand j’avais six ans. Il avait dit qu’il reviendrait, qu’il m’aimait, mais il n’était jamais revenu. Depuis, chaque anniversaire, chaque Noël, chaque fête des pères, je l’attendais. Et ce jour-là, à l’hôpital, j’espérais qu’il viendrait enfin, qu’il m’apporterait des cuberdons ou des spéculoos, qu’il me prendrait dans ses bras et me dirait que tout irait bien.
Ma mère raccrocha, le visage fermé. « Il ne peut pas venir, il… il a des choses à faire. » J’ai senti la colère monter en moi, mais aussi une tristesse immense. « Il ne veut pas me voir, hein ? » Ma voix était à peine un souffle. Elle ne répondit pas. Elle n’a jamais su me consoler, ma mère. Elle était là, physiquement, mais son cœur semblait ailleurs, enfermé derrière une porte que je n’ai jamais su ouvrir.
Les jours à l’hôpital étaient longs. Les infirmières étaient gentilles, mais je voyais bien qu’elles avaient pitié de moi. « Ta maman travaille beaucoup, hein ? » me demandait l’une d’elles, en me caressant la tête. Je hochais la tête, mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas le travail qui la retenait loin de moi. C’était autre chose, une fatigue de vivre, une résignation.
Un après-midi, alors que je regardais la pluie tomber sur les vitres, j’ai entendu ma mère parler au téléphone dans le couloir. Sa voix était basse, tendue. « Oui, Pierrick, je comprends, mais c’est ta fille, bon sang ! Elle a besoin de toi… Non, je ne veux pas savoir où tu pars en vacances avec ta nouvelle copine… Oui, c’est ça, amuse-toi bien. » Elle a raccroché brusquement, puis est revenue dans la chambre, les yeux rouges. J’ai fait semblant de dormir.
Après ma sortie de l’hôpital, la vie a repris son cours, ou plutôt, son absence de cours. À la maison, un petit appartement gris près de la gare de Liège-Guillemins, tout était silence et routine. Ma mère travaillait comme caissière au Delhaize, rentrait tard, préparait des pâtes ou du stoemp, puis s’asseyait devant la télé, épuisée. Moi, je faisais mes devoirs seule, j’écoutais les voisins rire à travers les murs, et je rêvais d’une famille normale.
Un soir, alors que je feuilletais un vieux livre de contes, j’ai osé demander : « Maman, pourquoi papa ne veut plus de moi ? » Elle a soupiré, s’est frotté les yeux. « Ce n’est pas toi, ma chérie. C’est lui qui a des problèmes. » Mais je ne la croyais pas. Les enfants pensent toujours que c’est de leur faute. J’ai grandi avec cette idée, comme une écharde dans le cœur.
À l’école, les autres enfants parlaient de leurs vacances à la mer du Nord, de leurs week-ends chez les grands-parents à Namur ou à Spa. Moi, je restais à Liège, je regardais les trains passer, j’imaginais que mon père était dans l’un d’eux, qu’il allait descendre sur le quai et courir vers moi. Mais il n’est jamais venu.
L’adolescence n’a rien arrangé. Les disputes avec ma mère sont devenues plus fréquentes. « Tu ne comprends rien ! » criais-je. Elle me répondait : « Tu crois que c’est facile, toi ? J’ai tout sacrifié pour toi ! » Mais je ne voulais pas de sacrifices, je voulais juste de l’amour, de l’attention. Un soir, je suis rentrée plus tard que d’habitude. Elle m’attendait, furieuse. « Où étais-tu ? Tu veux finir comme ton père, à traîner je ne sais où ? » J’ai claqué la porte de ma chambre. J’ai pleuré toute la nuit, en silence, pour ne pas qu’elle m’entende.
À seize ans, j’ai rencontré Thomas, un garçon de mon école. Il était gentil, drôle, il me faisait sentir importante. Mais je portais en moi une peur de l’abandon si profonde que chaque dispute me terrorisait. Un jour, il m’a dit : « Tu ne me fais pas confiance, Véronique. On ne peut pas continuer comme ça. » Il est parti, lui aussi. J’ai compris alors que la blessure de mon enfance me poursuivait, qu’elle sabotait mes relations, mes rêves, ma confiance en moi.
Après le lycée, j’ai voulu partir, fuir Liège, fuir ma mère, fuir mes souvenirs. J’ai trouvé un petit boulot à Bruxelles, dans un café près de la Grand-Place. La vie y était différente, plus anonyme, mais la solitude me suivait comme une ombre. Les soirs de pluie, je repensais à l’hôpital, à cette attente vaine, à ce téléphone qui ne sonnait jamais pour moi.
Un jour, j’ai reçu une lettre de ma mère. Elle écrivait rarement. « Véronique, je sais que je n’ai pas été la mère que tu voulais. J’ai fait de mon mieux, mais j’étais fatiguée, brisée. Ton père m’a laissée seule avec mes peurs. Je t’aime, même si je ne sais pas le montrer. » J’ai pleuré en lisant ces mots. Pour la première fois, j’ai compris qu’elle aussi portait sa propre blessure, qu’elle avait été abandonnée, elle aussi, d’une certaine façon.
J’ai essayé de renouer le contact, d’aller la voir à Liège. Mais le dialogue restait difficile. Nous étions deux étrangères, liées par le sang mais séparées par des années de non-dits. Un dimanche, alors que nous marchions le long de la Meuse, elle m’a dit : « Tu sais, je regrette beaucoup de choses. Mais on ne peut pas revenir en arrière. » J’ai hoché la tête. Moi aussi, je regrettais. Mais je ne savais pas comment avancer.
Aujourd’hui, j’ai trente ans. Je vis toujours à Bruxelles, je travaille dans une bibliothèque. Je vois des enfants venir avec leurs parents, rire, se chamailler, s’aimer. Parfois, la jalousie me serre le cœur. Parfois, je me dis que je pourrais être une meilleure mère, si j’en avais le courage. Mais la peur de reproduire les mêmes erreurs me paralyse.
Je n’ai jamais revu mon père. J’ai appris par hasard qu’il vivait à Charleroi, avec une nouvelle famille. Il ne m’a jamais appelée. Parfois, je rêve qu’il frappe à ma porte, qu’il me demande pardon. Mais au réveil, il ne reste que le vide.
La blessure de l’enfance ne guérit jamais vraiment. Elle s’atténue, parfois, mais elle reste là, prête à saigner au moindre souvenir. Je me demande souvent : est-ce qu’on peut vraiment apprendre à aimer quand on n’a jamais été aimé ? Est-ce que le passé doit toujours dicter notre avenir ? Peut-être que vous, qui lisez mon histoire, avez trouvé une réponse…