Entre les murs de Liège : une histoire de souvenirs et de regrets
« Tu ne comprends donc jamais rien, Aurélien ! » La voix de mon père résonne encore dans ma tête, même après toutes ces années. J’ai claqué la porte de la cuisine ce soir-là, le cœur battant, les mains tremblantes. Je venais de recevoir un message de Sophie, et tout mon univers s’est fissuré en une seconde.
« C’est drôle, on n’est jamais allés au cinéma ensemble, tu te souviens ? » écrivait-elle. J’ai relu ces mots une dizaine de fois, incapable de répondre. Comment lui dire que je n’ai jamais oublié ce rendez-vous manqué, ce soir de juin où la pluie s’est mise à tomber sur la place Saint-Lambert, et où j’ai attendu, seul, sous l’auvent du cinéma Sauvenière ?
Je me revois, adolescent, assis sur la vieille murette du parc d’Avroy avec Sophie. Elle avait les cheveux attachés à la va-vite, un sourire timide, et ce regard qui semblait toujours chercher quelque chose au loin. « Tu crois qu’on partira d’ici, un jour ? » m’avait-elle demandé. J’avais haussé les épaules, trop fier pour avouer que j’en rêvais aussi. Chez moi, partir, c’était trahir. Mon père travaillait à l’usine ArcelorMittal, comme son père avant lui. Ma mère, elle, tenait la petite épicerie du quartier, et chaque soir, elle comptait les centimes avec une précision de chirurgien.
Mais Sophie, elle, voulait plus. Elle parlait de Bruxelles, de voyages, de cinéma, de littérature. Moi, je me contentais de la regarder, fasciné, effrayé. « Tu viendras avec moi au cinéma, samedi ? » avait-elle proposé, un jour de mai. J’avais dit oui, sans réfléchir. Mais le samedi venu, mon père a débarqué dans ma chambre, furieux :
— Tu crois que tu vas traîner dehors alors que ta mère a besoin d’aide à la boutique ?
J’ai protesté, mais rien n’y a fait. J’ai envoyé un message à Sophie, prétextant un mal de tête. Elle n’a pas répondu. Le lendemain, elle m’a évité au lycée. Et moi, j’ai laissé filer le temps, trop lâche pour affronter la vérité.
Les années ont passé. Sophie a quitté Liège pour Louvain-la-Neuve, puis Bruxelles. Moi, je suis resté. J’ai repris l’épicerie après la mort de ma mère. Mon père, lui, a sombré dans le silence, puis dans la maladie. J’ai tout sacrifié pour cette famille qui ne m’a jamais vraiment compris. Parfois, le soir, je m’asseyais sur la terrasse, une Jupiler à la main, et je regardais les trains filer vers la capitale. Je me demandais ce que Sophie devenait. Avait-elle trouvé ce qu’elle cherchait ? Pensait-elle encore à moi ?
Un jour, alors que je rangeais de vieux cartons à la cave, je suis tombé sur une photo de nous deux, prise lors de la fête de l’école. On riait, insouciants, les joues rouges d’avoir couru sous la pluie. J’ai senti une boule dans la gorge. J’ai voulu l’appeler, mais je n’ai pas osé. Qu’aurais-je pu lui dire ? Que j’étais resté le même, prisonnier de mes peurs et de mes regrets ?
Puis, il y a eu ce message. Après tant d’années. « C’est drôle, on n’est jamais allés au cinéma ensemble, tu te souviens ? »
J’ai tapé une réponse, puis effacé. J’ai recommencé, encore et encore. Finalement, j’ai écrit : « Oui, je m’en souviens. J’aurais aimé que ce soit différent. »
Elle a répondu presque aussitôt : « Moi aussi. »
Le lendemain, je l’ai croisée par hasard, sur le marché de la Batte. Elle était là, devant un étal de fromages, un sac en toile sur l’épaule. Elle m’a vu, a souri. Mon cœur s’est emballé.
— Aurélien ?
— Sophie…
On s’est regardés, gênés, comme deux étrangers. Elle a brisé le silence :
— Tu sais, je reviens souvent à Liège. Mon père est malade. Je m’occupe de lui.
J’ai hoché la tête. On a parlé de tout, de rien. De la pluie, du tram qui n’arrive jamais à l’heure, des travaux qui n’en finissent pas. Mais jamais de nous. Jamais de ce qui aurait pu être.
Le soir, je n’ai pas pu dormir. J’ai repensé à cette conversation, à tout ce que je n’ai pas dit. J’ai repensé à mon père, à ses silences, à ses colères. À ma mère, à ses sacrifices. À moi, qui n’ai jamais eu le courage de choisir ma propre vie.
Quelques semaines plus tard, mon père est mort. La maison était pleine de voisins, de cousins, de gens que je n’avais pas vus depuis des années. Sophie est venue. Elle s’est approchée, m’a pris la main.
— Je suis désolée, Aurélien.
J’ai senti les larmes monter. Elle m’a serré dans ses bras. J’aurais voulu que le temps s’arrête.
Après l’enterrement, elle est restée un moment. On a marché le long de la Meuse, en silence. Puis elle a dit :
— Tu sais, il n’est jamais trop tard pour changer.
J’ai voulu la croire. Mais la réalité m’a rattrapé. Il y avait l’épicerie, les factures, la solitude. Et puis, il y avait moi, incapable de tourner la page.
Un soir, j’ai reçu un autre message : « Je pars à Bruxelles demain. J’aurais aimé te revoir avant. »
Je n’ai pas répondu. J’ai regardé la ville s’endormir, les lumières qui dansaient sur l’eau. J’ai pensé à tout ce que j’avais perdu, à tout ce que je n’avais jamais eu le courage de saisir.
Aujourd’hui, je vis seul dans cette maison trop grande, entouré de souvenirs. Parfois, je me demande ce qu’aurait été ma vie si j’avais eu le courage de dire oui, ce soir-là, au cinéma. Si j’avais osé affronter mon père, mes peurs, mes rêves.
Est-ce que vous aussi, vous avez déjà laissé filer quelqu’un par peur de décevoir votre famille ? Est-ce qu’on peut vraiment changer, ou sommes-nous condamnés à répéter les erreurs de nos parents ?