Ils étaient là, chez moi, comme si j’étais un étranger
— Mais enfin, maman, comment ça, « ils sont là temporairement » ? Tu te rends compte que c’est chez moi, ici ?
Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Deux valises dans le couloir, des chaussures qui n’étaient pas les miennes, et des voix inconnues venant du salon. Mon cœur battait à tout rompre. J’avais rêvé de ce retour pendant des mois, imaginant l’odeur du café de maman, la chaleur du vieux radiateur, la vue sur la Meuse depuis la fenêtre du salon. Mais à la place, c’était l’intrusion, le froid, l’étrangeté.
Ma mère, Monique, s’est avancée, les mains tremblantes. Elle a posé une main sur mon bras, comme pour m’apaiser.
— Benoît, écoute-moi, c’est compliqué… Tu sais, avec la crise, tout le monde a des problèmes. Ils n’avaient nulle part où aller, et toi, tu étais en France…
— Mais c’est mon appartement ! J’ai bossé comme un chien à Toulouse pour pouvoir payer ce fichu prêt, et tu laisses des inconnus s’installer ici ?
J’ai senti la colère monter, mais aussi une tristesse immense. J’avais quitté Liège pour trouver du travail, pour aider maman à joindre les deux bouts, pour ne pas finir comme tant d’autres, à la rue ou pire. Et voilà que je me retrouvais sans toit, chez moi.
Dans le salon, une femme d’une cinquantaine d’années s’est levée, suivie d’un adolescent qui me lançait un regard défiant. Elle s’est approchée, les mains jointes.
— Bonjour, Benoît, je suis Chantal. Mon fils, c’est Lucas. On est désolés, vraiment…
Je n’ai pas répondu. Je me suis tourné vers ma mère, la gorge serrée.
— Tu aurais pu m’appeler, au moins. Me prévenir. Pas me laisser découvrir ça comme un voleur.
Elle a baissé les yeux, honteuse. J’ai vu ses rides, la fatigue sur son visage. Elle n’avait jamais eu la vie facile, maman. Papa était parti quand j’avais dix ans, et depuis, c’était elle et moi contre le monde. Mais là, j’avais l’impression qu’elle avait choisi quelqu’un d’autre.
— Je voulais pas t’inquiéter, mon grand. Je pensais que tu comprendrais…
— Comprendre quoi ? Que je n’ai plus de place ici ?
Un silence pesant s’est installé. Lucas, le gamin, a haussé les épaules.
— On n’a pas demandé à venir, tu sais. C’est ta mère qui a proposé.
J’ai eu envie de hurler. J’ai attrapé mon sac, me dirigeant vers ma chambre. Mais même là, rien n’était à moi. Des vêtements d’homme, une valise ouverte, des livres de lycée sur le bureau. J’ai claqué la porte, m’effondrant sur le lit qui n’était plus le mien.
Je me suis souvenu de toutes ces nuits à Toulouse, à empiler les heures de ménage dans les hôtels, à rêver de rentrer. Je m’étais accroché à l’idée que chez moi, au moins, rien ne changerait. Quelle naïveté.
La nuit est tombée sur Liège, froide et humide. J’entendais les voix dans le salon, des rires étouffés, comme si j’étais l’intrus. J’ai envoyé un message à mon ami François :
« Je suis rentré, mais y a des gens chez moi. Je pige rien. »
Il a répondu presque aussitôt :
« Viens dormir chez moi si tu veux. On en parle autour d’une Jupiler. »
Mais je n’avais pas la force. Je voulais comprendre, parler à maman, retrouver un peu de ce qui me restait de famille.
Vers minuit, elle est venue frapper doucement à la porte.
— Benoît, tu dors ?
— Non. Entre.
Elle s’est assise au bord du lit, les yeux brillants de larmes.
— Je suis désolée, mon chéri. Je voulais pas te faire de mal. Chantal, c’est une amie d’enfance. Elle a tout perdu, son mari l’a quittée, ils ont été expulsés. Je pouvais pas les laisser dehors…
— Mais moi, alors ? Tu pensais à moi ?
Elle a pris ma main, la serrant fort.
— Je pensais que tu serais fier de moi. Que tu comprendrais que parfois, on doit aider les autres, même si c’est difficile. Tu as toujours eu un grand cœur, Benoît.
J’ai senti la colère retomber, remplacée par une immense lassitude. J’avais envie de lui en vouloir, mais je savais qu’elle avait raison, quelque part. La solidarité, c’était ce qui nous avait sauvés, elle et moi, tant de fois. Mais pourquoi fallait-il que ce soit à mon retour que tout s’écroule ?
Le lendemain matin, j’ai croisé Chantal dans la cuisine. Elle m’a tendu une tasse de café, les yeux pleins de gratitude.
— Merci de nous laisser rester encore un peu. On cherche un logement, mais avec le CPAS, c’est long…
J’ai hoché la tête, sans répondre. Lucas est arrivé, traînant les pieds.
— T’as pas une vieille console, par hasard ?
J’ai failli rire, malgré moi. Ce gamin, il n’avait rien demandé. Il subissait, comme moi.
Les jours ont passé, tendus. Je dormais sur le canapé, mes affaires entassées dans un coin. Maman faisait tout pour apaiser les tensions, mais je sentais bien qu’elle souffrait. Les voisins commençaient à jaser : « T’as vu, chez les Delvaux, y a du monde, hein ! »
Un soir, alors que je rentrais d’un entretien d’embauche à Seraing, j’ai trouvé Lucas en larmes dans la cage d’escalier. Il venait de se faire insulter par des jeunes du quartier.
— Ils disent qu’on est des squatteurs, que je devrais retourner d’où je viens…
J’ai senti la colère monter, mais pas contre lui. Contre l’injustice, contre la misère, contre ce pays qui laisse des familles à la rue. Je me suis assis à côté de lui.
— Tu sais, moi aussi, je me sens étranger ici, parfois. Même si c’est chez moi. Mais on va s’en sortir, d’accord ?
Il a hoché la tête, essuyant ses larmes.
Quelques semaines plus tard, Chantal a enfin trouvé un petit appartement à Grâce-Hollogne. Le jour du départ, maman a pleuré, Lucas m’a serré dans ses bras. Je leur ai souhaité bonne chance, le cœur serré.
Quand la porte s’est refermée, j’ai regardé autour de moi. Tout était pareil, mais rien n’était plus comme avant. J’ai retrouvé ma chambre, mes souvenirs, mais aussi une solitude nouvelle.
Ce soir-là, maman m’a préparé des boulets à la liégeoise, comme quand j’étais petit. On a mangé en silence, puis elle a posé sa main sur la mienne.
— Tu me pardonnes ?
J’ai souri tristement.
— Je crois que oui. Mais je me demande… Est-ce qu’on a encore vraiment un chez-soi, quand tout peut changer du jour au lendemain ? Est-ce que la famille, c’est un lieu, ou c’est juste les gens qu’on aime, même quand ça fait mal ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment refuser d’aider, quand on sait ce que c’est que d’avoir besoin des autres ?