La maison de la rue des Cerisiers
— Maman, pourquoi on ne rentre pas à la maison ?
La voix de Camille, ma fille de huit ans, tremblait dans le froid mordant de la nuit liégeoise. Je serrais la main de mon fils, Louis, qui n’osait plus parler. Devant nous, la porte de notre appartement de la rue des Cerisiers restait close, verrouillée par un propriétaire qui, après des mois d’avertissements, avait fini par changer la serrure. Je n’avais pas su payer le loyer, pas cette fois, pas après la perte de mon emploi à l’usine de Seraing.
Je me souviens de la honte qui m’a envahie, de la colère sourde contre moi-même, contre le monde, contre ce système qui laisse les gens tomber si vite. J’ai tenté de garder la tête haute devant mes enfants, mais à l’intérieur, je me sentais brisée.
— On va trouver une solution, mes chéris, ai-je murmuré, la gorge serrée.
Nous avons erré dans les rues, cherchant un abri, évitant les regards. J’ai appelé ma sœur, Sophie, qui vit à Namur, mais elle m’a répondu sèchement :
— Tu sais bien que je ne peux pas t’aider, Marie. J’ai déjà du mal à joindre les deux bouts avec mes trois enfants. Tu aurais dû faire attention, franchement.
J’ai raccroché, les larmes aux yeux. Même la famille, parfois, tourne le dos. J’ai pensé à mon ex-mari, Benoît, mais il avait refait sa vie à Bruxelles et ne voulait plus entendre parler de nous.
Au petit matin, frigorifiés, nous nous sommes réfugiés dans la salle d’attente de la gare des Guillemins. Je me suis sentie invisible, comme si personne ne voulait voir notre détresse. Camille s’est endormie sur mes genoux, Louis fixait le sol, silencieux.
C’est là que Madame Dupuis, notre voisine du troisième, nous a trouvés. Elle venait prendre son train pour aller travailler à Verviers. Elle s’est arrêtée, surprise :
— Marie ? Mais qu’est-ce que tu fais ici avec les petits ?
Je n’ai pas pu répondre. Elle a compris tout de suite. Sans hésiter, elle nous a invités chez elle, le temps de trouver une solution. J’ai d’abord refusé, par orgueil, mais elle a insisté :
— Tu sais, dans la vie, il faut parfois accepter l’aide des autres. Ce n’est pas une honte.
Chez Madame Dupuis, l’odeur du café chaud et des tartines grillées m’a presque fait pleurer. Les enfants ont retrouvé le sourire, ne serait-ce qu’un instant. Mais je savais que ce n’était qu’un répit.
Les jours suivants, j’ai frappé à toutes les portes : le CPAS, les associations, même l’église du quartier. Partout, la même réponse : il y a des listes d’attente, des dossiers à remplir, des délais interminables. J’ai senti la colère monter en moi. Comment est-ce possible, dans un pays comme la Belgique, de se retrouver à la rue avec deux enfants ?
Un soir, alors que je rentrais chez Madame Dupuis, j’ai surpris une conversation entre elle et son mari :
— On ne peut pas les garder indéfiniment, Suzanne. On a nos propres problèmes.
J’ai compris que je devenais un poids. J’ai eu envie de disparaître. Mais en voyant Camille et Louis jouer dans le salon, j’ai su que je devais me battre, pour eux.
J’ai commencé à faire des petits boulots : du ménage chez les voisins, du repassage, même des courses pour Madame Lefèvre, la vieille dame du rez-de-chaussée. Petit à petit, j’ai gagné un peu d’argent. Mais pas assez pour retrouver un logement.
Un soir, alors que je rentrais tard, j’ai trouvé Camille en pleurs. Louis m’a expliqué qu’à l’école, les autres enfants s’étaient moqués d’eux parce qu’ils n’avaient plus de maison. J’ai senti la rage m’envahir. J’ai voulu aller parler à la maîtresse, mais j’ai eu peur d’être jugée, d’être vue comme une mauvaise mère.
C’est alors que la solidarité du quartier s’est révélée. Madame Dupuis a organisé une collecte, discrètement. Les voisins ont donné des vêtements, de la nourriture, même un peu d’argent. Monsieur Lambert, le boulanger, m’a proposé un emploi à temps partiel. J’ai accepté, même si cela voulait dire me lever à quatre heures du matin.
Peu à peu, j’ai repris confiance. Les enfants ont retrouvé le sourire. Mais la peur ne me quittait pas. Chaque soir, je me demandais combien de temps nous pourrions rester chez Madame Dupuis.
Un jour, alors que je déposais du pain chez Madame Lefèvre, elle m’a prise à part :
— Marie, tu sais, j’ai une petite maison vide à Flémalle. Ce n’est pas grand-chose, mais si tu veux, tu peux y aller avec les enfants. Tu paieras ce que tu pourras, quand tu pourras.
J’ai cru rêver. J’ai accepté, les larmes aux yeux. Le soir même, j’ai annoncé la nouvelle à Camille et Louis. Ils ont sauté de joie.
La maison de la rue des Cerisiers était modeste, un peu délabrée, mais c’était un vrai chez-nous. Les enfants ont décoré leur chambre avec des dessins, j’ai planté des fleurs dans le petit jardin.
Mais tout n’était pas réglé. Mon ex-mari a appris notre situation et a tenté de récupérer la garde des enfants, arguant que je n’étais pas capable de subvenir à leurs besoins. J’ai dû me battre devant le juge, prouver que je faisais tout pour eux. Les nuits blanches, les angoisses, les papiers à remplir… J’ai cru que j’allais sombrer.
Mais le juge a vu ma détermination, le soutien du quartier, les lettres de recommandation de Madame Dupuis, de Monsieur Lambert, de Madame Lefèvre. Il a statué en ma faveur.
Aujourd’hui, je travaille toujours à la boulangerie, je fais encore des ménages, mais je me sens plus forte. Les enfants vont bien, ils ont retrouvé des amis, des repères.
Parfois, je repense à cette nuit de décembre, à la peur, à la honte. Mais aussi à la solidarité, à la chaleur humaine.
Je me demande souvent : combien de gens passent à côté de la misère sans la voir ? Et si, un jour, c’était eux qui avaient besoin d’aide ?
Est-ce que la solidarité est encore possible dans notre société ? Qu’en pensez-vous ?