Je me suis évanouie devant toute ma famille : mon mari m’a laissée seule avec notre fils – est-ce la fin de notre mariage ?
— « Marie, tu peux venir mettre la table ? » La voix de ma belle-mère résonne dans la cuisine, tranchante, impatiente. Je serre un peu plus fort la main de mon petit Louis, qui s’accroche à ma jupe. J’ai à peine dormi cette nuit, encore une fois. Louis a fait de la fièvre, il a pleuré sans arrêt, et j’ai passé des heures à le bercer, seule, pendant que Thomas, mon mari, dormait dans la chambre d’amis, prétextant qu’il devait être en forme pour le boulot.
Je me sens vide, lessivée, mais je me force à sourire. C’est dimanche, on est chez les parents de Thomas à Namur, et tout le monde attend de moi que je sois parfaite. Je pose Louis dans son parc, il gémit, je lui caresse la joue. « Ça va aller, mon cœur, maman revient. » Je me dirige vers la salle à manger, la tête lourde, le cœur serré.
— « Tu pourrais au moins faire un effort, Marie, tu as l’air d’un fantôme, » lance ma belle-sœur, Sophie, en passant à côté de moi avec un plateau de verres. Je ravale mes larmes. Je n’ai pas la force de répondre. Thomas, lui, discute au salon avec son père, une bière à la main, comme si de rien n’était. Il ne me regarde même pas.
Je me penche pour attraper les assiettes, et soudain, tout tourne. Un bourdonnement dans mes oreilles, la lumière qui vacille. Je sens mes jambes fléchir, je tente de m’agripper à la table, mais tout devient noir.
Quand je rouvre les yeux, je suis allongée sur le carrelage froid, des visages penchés au-dessus de moi. Ma mère, affolée, me tapote la joue. « Marie, tu m’entends ? » Louis pleure, quelque part dans la pièce. Je veux me relever, mais mes bras tremblent. Thomas est là, enfin, il me regarde, l’air gêné, mais il ne me touche pas.
— « Qu’est-ce qui t’arrive, enfin ? » demande-t-il, agacé. « Tu ne peux pas faire un effort, juste aujourd’hui ? »
Je sens la colère monter, mais je n’ai pas la force de crier. Je ferme les yeux, j’écoute le sang battre dans mes tempes. Je voudrais disparaître. Ma mère me prend la main, elle murmure : « Tu as besoin de repos, ma chérie. » Mais comment me reposer quand tout repose sur moi ?
Le repas se déroule dans un silence gênant. Je reste assise, pâle, à côté de Louis qui refuse de manger. Thomas ne me parle pas. Sa mère me lance des regards désapprobateurs. Je me sens étrangère dans cette famille, dans ma propre vie.
Le soir, de retour à la maison à Jambes, je couche Louis, je m’assieds sur le bord du lit, la tête entre les mains. Thomas passe devant la porte, il s’arrête, soupire.
— « Tu comptes faire la tête longtemps ? »
Je relève la tête, je le regarde. « Tu ne vois pas que je suis à bout ? Tu ne vois pas que je fais tout, toute seule ? »
Il hausse les épaules. « Tu exagères. Toutes les femmes y arrivent. Ma mère n’a jamais eu besoin d’aide. »
Je sens mes mains trembler. « Je ne suis pas ta mère, Thomas. J’ai besoin de toi. »
Il détourne les yeux, s’en va sans un mot. Je reste là, seule, le cœur brisé. Je repense à notre rencontre, à l’époque où il me regardait comme si j’étais la seule femme au monde. Où est passé cet homme ?
Les jours passent, tous identiques. Je me lève la nuit pour Louis, je prépare les repas, je gère les lessives, les courses, les rendez-vous chez le pédiatre. Thomas rentre tard, fatigué, il s’enferme dans son bureau ou sort boire une bière avec ses collègues. Parfois, il embrasse Louis du bout des lèvres, mais il ne me regarde plus.
Un soir, alors que je plie le linge, ma mère m’appelle. Sa voix est douce, inquiète. « Marie, tu ne peux pas continuer comme ça. Tu dois parler à Thomas, vraiment. »
Je soupire. « J’ai essayé, Maman. Il ne m’écoute pas. Il dit que j’exagère, que je dramatise. »
Elle se tait un instant. « Tu dois penser à toi aussi. À Louis. Tu ne peux pas tout porter seule. »
Je raccroche, les larmes aux yeux. Je regarde la photo de notre mariage, posée sur la commode. On sourit, Thomas et moi, insouciants, amoureux. J’ai l’impression que cette femme sur la photo n’existe plus.
Un samedi matin, je décide de parler à Thomas, vraiment. Je le trouve dans la cuisine, devant son café.
— « Thomas, il faut qu’on parle. »
Il lève les yeux, agacé. « Encore ? »
— « Oui, encore. Je ne peux plus continuer comme ça. Je suis épuisée, je me sens seule. J’ai besoin que tu sois là, pour moi, pour Louis. »
Il soupire, pose sa tasse. « Tu veux quoi, au juste ? Que je reste à la maison, que je fasse la nounou ? »
— « Non, je veux juste que tu sois un père. Un mari. Que tu m’aides, que tu me soutiennes. »
Il secoue la tête. « Tu dramatises tout. Tu devrais sortir, voir des amies, te changer les idées. »
Je sens la colère monter. « Je n’ai même pas le temps de prendre une douche tranquille, Thomas ! Tu ne comprends pas, ou tu ne veux pas comprendre ? »
Il se lève, prend ses clés. « J’en ai marre de tes reproches. Je vais chez Maxime. »
La porte claque. Je reste seule, le silence me hurle dans les oreilles. Louis se réveille, il pleure. Je vais le chercher, je le serre contre moi. Je sens son petit cœur battre, sa chaleur contre ma poitrine. Je me demande si je suis en train de tout gâcher, si je suis trop exigeante, trop fragile.
Les semaines passent, rien ne change. Je m’épuise, je m’efface. Un soir, alors que Louis dort, je m’effondre sur le canapé. Je me demande si c’est ça, la vie de famille. Si c’est normal de se sentir si seule, si vide. Je pense à partir, mais j’ai peur. Peur de tout perdre, peur de briser la famille de Louis.
Un dimanche, ma mère vient me voir. Elle me trouve pâle, amaigrie. Elle me prend dans ses bras. « Tu ne peux pas continuer comme ça, Marie. Tu dois penser à toi. »
Je pleure, enfin. Je lui dis tout. La solitude, la fatigue, l’indifférence de Thomas. Elle me serre plus fort. « Tu n’es pas seule. Je suis là. »
Ce soir-là, je regarde Thomas dormir sur le canapé. Je me demande s’il m’aime encore, s’il a seulement envie de se battre pour nous. Je me demande si je dois continuer à espérer, à me battre seule. Ou si, au fond, il est déjà parti depuis longtemps.
Est-ce que l’amour suffit, quand on est seule à porter le poids du quotidien ? Est-ce que ça vaut la peine de se battre pour quelqu’un qui ne veut plus se battre pour vous ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?