Perdu dans le monde de verre des chaussures, sans jamais y entrer
— Tu comptes rester là toute la soirée, Nathan ?
La voix de ma mère résonne dans ma tête, même si elle n’est pas là. Je suis planté devant la vitrine du petit magasin de chaussures de la rue Saint-Gilles, à Liège. Il fait froid, le vent me fouette les joues, mais je ne bouge pas. Mes yeux sont rivés sur une paire de baskets rouges, suspendues comme des bijoux derrière la vitre. Elles brillent, éclatantes, presque irréelles. Je sens mon cœur battre plus fort à chaque fois que je les regarde. Je n’ose pas entrer. Je n’ose même pas toucher la vitre. Je reste là, invisible, comme si je faisais partie du décor.
Les gens passent, pressés, sans me voir. Parfois, un client entre, la clochette tinte, la chaleur s’échappe un instant. Je respire l’odeur du cuir, du neuf, du possible. Mais je reste dehors, dans le froid, dans ma vieille chemise trop courte et mon pantalon troué au genou. Je sais que je n’ai rien à faire ici. Je sais que si je rentre à la maison trop tard, ma mère va s’inquiéter, ou pire, se fâcher. Mais je ne peux pas partir. Pas encore.
Un jour, alors que je suis perdu dans mes pensées, la porte du magasin s’ouvre. Monsieur Dupuis, le propriétaire, sort. Il est grand, un peu voûté, avec des lunettes épaisses et une moustache grise. Il me regarde, puis regarde la vitrine.
— Tu les aimes, hein ?
Je sursaute. Je baisse les yeux, honteux. Je ne sais pas quoi répondre. Je sens mes joues rougir.
— Tu sais, tu peux entrer si tu veux. Je ne mords pas, tu sais !
Je secoue la tête. Je ne peux pas. Je n’ai pas d’argent. Je n’ai même pas le droit de rêver à ces chaussures. Ma mère me l’a dit : « On n’a pas les moyens pour des caprices. »
Monsieur Dupuis soupire. Il rentre dans son magasin, mais avant de refermer la porte, il me lance :
— Elles t’attendront, petit. Peut-être qu’un jour, elles seront à toi.
Je reste là, le cœur serré. Je sais que ce n’est pas possible. Chez nous, on ne parle pas de chaussures neuves. On parle de factures, de chômage, de la pluie qui s’infiltre par la fenêtre du salon. Mon père est parti il y a deux ans, sans un mot, sans un regard. Ma mère travaille à la supérette du coin, des heures interminables pour un salaire de misère. Mon grand frère, Lucas, traîne avec des gars plus âgés, il rentre tard, parfois il ne rentre pas du tout. Moi, je suis le petit, celui qu’on oublie, celui qui ne demande rien.
Le soir, à table, je regarde les pieds de ma mère. Ses chaussures sont usées, la semelle se décolle. Elle ne dit rien, mais je vois qu’elle a mal. Lucas balance sa fourchette sur la table.
— Encore des pâtes ? On n’a jamais rien d’autre ici !
Ma mère serre les dents. Elle ne répond pas. Elle se lève, va dans la cuisine. J’entends l’eau couler, puis un sanglot étouffé. Je voudrais lui dire que ça ira, que je n’ai pas besoin de baskets rouges, que je peux marcher pieds nus s’il le faut. Mais je n’ose pas. Je me tais, comme toujours.
Le lendemain, à l’école, les autres rient de moi. « Nathan le clodo », ils disent. Ils montrent mes chaussures trouées, ils rient de mes vêtements. Je serre les poings, je voudrais leur crier dessus, mais je n’ai pas la force. Je baisse la tête, j’attends que ça passe. La maîtresse me regarde parfois avec pitié, mais elle ne dit rien. Elle a déjà assez de problèmes avec les autres.
Après l’école, je retourne devant la vitrine. Les baskets rouges sont toujours là. Je me demande si elles sentent la liberté, si elles me donneraient des ailes. Peut-être que si je les portais, Lucas me regarderait autrement. Peut-être que ma mère sourirait à nouveau. Peut-être que je pourrais courir plus vite, fuir plus loin.
Un soir, alors que je suis encore devant la vitrine, Lucas me rejoint. Il sent la cigarette, il a les yeux rouges.
— Qu’est-ce que tu fous là, Nathan ? Tu veux te faire voler ?
Je ne réponds pas. Il regarde la vitrine, puis moi.
— Tu veux ces chaussures ?
Je hoche la tête, timidement. Il rit, un rire amer.
— Tu crois que la vie, c’est comme dans les pubs ? Tu crois qu’on va t’offrir des baskets parce que tu les regardes assez longtemps ?
Je sens les larmes monter. Je voudrais lui dire que je ne veux pas qu’on me les offre, je veux juste rêver un peu. Mais il me pousse gentiment vers la maison.
— Allez, viens. Maman va s’inquiéter.
Cette nuit-là, je rêve que je cours dans les rues de Liège, chaussé de mes baskets rouges. Je vole presque. Personne ne me rattrape. Je suis libre.
Les jours passent. Ma mère est de plus en plus fatiguée. Lucas rentre de moins en moins. Un soir, il ne rentre pas du tout. Ma mère appelle la police, elle pleure, elle crie. Je reste dans ma chambre, recroquevillé sous la couverture. J’ai peur. Peur que Lucas ne revienne jamais. Peur que ma mère s’effondre. Peur de rester seul.
Le lendemain, je vais à l’école comme d’habitude. Mais je n’écoute rien. Je pense à Lucas, à ma mère, aux baskets rouges. Après l’école, je retourne devant la vitrine. Monsieur Dupuis est là, il me regarde longtemps.
— Tu sais, Nathan, parfois il faut oser entrer. Parfois, il faut demander de l’aide.
Je le regarde, surpris. Il sourit, triste.
— Tu veux essayer les baskets ?
Je n’ose pas répondre. Mais il ouvre la porte, il m’invite à entrer. Je franchis le seuil, le cœur battant. L’odeur du cuir me submerge. Il prend les baskets, me les tend.
— Vas-y, essaie-les.
Je les enfile. Elles sont parfaites. Je me regarde dans le miroir. Je ne me reconnais pas. Je souris, pour la première fois depuis longtemps.
— Elles te vont bien, dit Monsieur Dupuis. Tu sais, parfois, il suffit d’un petit coup de pouce pour changer une vie.
Je le regarde, les larmes aux yeux.
— Mais… je ne peux pas les payer.
Il pose une main sur mon épaule.
— On trouvera un arrangement. Tu peux venir m’aider après l’école, ranger les boîtes, balayer. Ça te va ?
Je hoche la tête, incapable de parler. Je sors du magasin, les baskets rouges aux pieds. Je cours jusqu’à la maison. Ma mère est là, assise sur le canapé, les yeux rougis. Je lui montre mes chaussures, je lui explique tout. Elle me serre dans ses bras, elle pleure, mais cette fois, ce sont des larmes de soulagement.
Lucas rentre deux jours plus tard. Il a eu des ennuis, mais il promet de changer. On ne sait pas si on peut le croire, mais pour la première fois depuis longtemps, on rit tous les trois autour de la table.
Je continue d’aider Monsieur Dupuis après l’école. Je découvre qu’il a perdu son fils il y a des années, qu’il se sentait seul, lui aussi. On parle beaucoup. Il m’apprend à réparer les chaussures, à écouter les gens. Petit à petit, je reprends confiance.
Aujourd’hui, je regarde mes baskets rouges. Elles sont un peu usées, mais elles me rappellent que tout peut changer, même quand on croit que tout est perdu. Parfois, il suffit d’oser franchir une porte. Parfois, il suffit de demander de l’aide.
Est-ce que vous aussi, vous avez déjà eu peur de demander ? Est-ce que vous pensez qu’un simple geste peut vraiment changer une vie ?