Tant que la lampe brûle, tout n’est pas perdu

— Tu ne comprends donc jamais rien, maman !

La voix de Sophie résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je serre la poignée de la porte, mes doigts tremblent. Derrière moi, la lumière jaune de la cuisine vacille, projetant des ombres sur les murs tapissés de souvenirs. L’odeur de choux mijoté, mêlée à celle du vieux câblage électrique, flotte dans l’air. Ce parfum, c’est celui de mes années passées ici, à attendre, à espérer, à me battre pour que tout ne s’écroule pas.

— Sophie, je t’en prie, ne crie pas. Les voisins…

— Les voisins, les voisins ! Tu ne penses qu’à eux ! Et moi, tu y penses ?

Je baisse la tête. Depuis la mort de Luc, mon mari, il y a deux ans, tout est devenu plus lourd. Sophie, ma fille unique, est revenue vivre ici après son divorce. Elle a trente ans, mais dans ses yeux, je vois la même colère que lorsqu’elle avait quinze ans et claquait les portes parce que je n’avais pas assez d’argent pour lui acheter des baskets à la mode. Aujourd’hui, ce n’est plus une histoire de chaussures, mais de rêves brisés, de rancœurs accumulées, de silences trop longs.

Je me souviens de la première fois où j’ai senti cette odeur de choux dans l’immeuble. C’était en 1978, l’année où Luc et moi avons emménagé ici. On n’avait rien, juste un matelas, une table bancale et la promesse de jours meilleurs. Les voisins étaient des ouvriers, des familles venues de Charleroi, de Namur, de Verviers. On partageait tout : les recettes, les soucis, les petits bonheurs. Aujourd’hui, les portes restent fermées, chacun vit dans sa bulle, et moi, je me noie dans mes souvenirs.

— Tu ne veux pas comprendre, maman. Je n’en peux plus de cette vie. J’ai l’impression d’étouffer ici.

Sophie s’effondre sur la chaise, les larmes aux yeux. Je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que tout ira bien, mais les mots restent coincés dans ma gorge. J’ai peur de la briser encore plus. J’ai peur de moi-même, de mes propres regrets.

— Tu sais, Sophie, moi aussi j’ai eu envie de partir, parfois. Mais on n’a pas toujours le choix. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.

Elle me regarde, furieuse.

— Tu te contentes de survivre, maman. Moi, je veux vivre.

Je détourne les yeux. Elle a raison. J’ai passé ma vie à survivre. À compter les sous, à réparer les vieilles prises électriques avec Luc, à cuisiner des plats simples pour que la fin du mois ne soit pas trop dure. J’ai sacrifié mes rêves pour elle, pour lui, pour nous. Et maintenant, je me demande si ça en valait la peine.

Le téléphone sonne. C’est mon frère, Jean, qui habite à Namur. Il veut savoir si je vais bien, si Sophie a trouvé du travail, si la chaudière fonctionne encore. Je lui réponds vaguement, je n’ai pas la force de lui dire que tout va mal, que la chaudière fuit, que Sophie passe ses journées à envoyer des CV qui restent sans réponse.

Après avoir raccroché, je m’assieds à la table, face à la petite lampe qui éclaire faiblement la pièce. Je repense à Luc. Il aurait su quoi dire à Sophie. Il aurait trouvé les mots pour la rassurer, pour la faire rire. Moi, je ne sais plus comment faire. Je me sens vieille, inutile, transparente.

— Maman, tu crois que je vais m’en sortir ?

La voix de Sophie est douce, presque un murmure. Je lève les yeux vers elle. Elle a les traits tirés, les cernes profondes. Je reconnais dans son regard la même peur que la mienne.

— Oui, ma chérie. Tant que la lampe brûle, tout n’est pas perdu.

Elle sourit tristement. Je me lève, je vais vers elle, je pose ma main sur la sienne. On reste là, en silence, à écouter le tic-tac de l’horloge, le bruit des pas dans l’escalier, la vie qui continue dehors, indifférente à nos peines.

Le lendemain matin, je me réveille tôt. Je prépare du café, je tartine des tranches de pain avec du beurre salé. Sophie dort encore. Je regarde par la fenêtre : la pluie tombe sur les toits gris de Liège, les tramways passent en grondant. Je repense à mon enfance à Huy, aux dimanches chez ma grand-mère, à l’odeur du café et des gaufres chaudes. Tout semblait plus simple, alors.

Sophie se lève, les yeux bouffis. Elle s’assied en face de moi, attrape une tasse de café.

— J’ai rêvé de papa cette nuit. Il me disait de ne pas abandonner.

Je sens les larmes monter. Je me retiens. Je dois être forte pour elle.

— Il avait raison. On n’abandonne pas, ici. On tient bon, même quand tout va mal.

Elle hoche la tête. On mange en silence. Je sens que quelque chose a changé. Peut-être qu’elle a compris, ou peut-être que c’est moi qui commence à accepter que je ne peux pas tout réparer.

Les jours passent. Sophie trouve un petit boulot dans une librairie du centre-ville. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est un début. Elle rentre le soir, fatiguée mais souriante. Je la regarde, je me dis que peut-être, la vie va nous laisser une seconde chance.

Mais un soir, alors que je prépare le souper, la sonnette retentit. C’est le propriétaire. Il veut augmenter le loyer. Je sens la panique monter. Je n’ai pas les moyens. Sophie me regarde, inquiète.

— On va faire comment, maman ?

Je ne sais pas. Je me sens piégée. Je pense à appeler Jean, mais je n’ose pas. Je n’ai jamais aimé demander de l’aide. Je préfère me débrouiller seule, même si ça me coûte.

La nuit, je ne dors pas. Je tourne en rond dans la cuisine, j’écoute le vent qui siffle dans la cour. Je regarde la petite lampe sur la table. Elle vacille, mais elle ne s’éteint pas. Je me dis que tant qu’elle brûle, il y a de l’espoir.

Quelques jours plus tard, Sophie rentre avec une lettre. Elle a été acceptée pour une formation en informatique à l’IFAPME. Elle pleure de joie. Je la serre dans mes bras. Je sens que tout n’est pas perdu.

Mais la vie n’est jamais simple. Le propriétaire insiste. Il menace de nous expulser si on ne paie pas le nouveau loyer. Je me bats, j’écris des lettres, je vais à la commune, je demande de l’aide. Les assistantes sociales me regardent avec pitié. Je me sens humiliée, mais je n’ai pas le choix.

Un soir, alors que je rentre de la commune, je trouve Sophie assise dans le noir. La lampe est éteinte. Elle pleure.

— J’en peux plus, maman. J’ai l’impression qu’on ne s’en sortira jamais.

Je m’assieds à côté d’elle. Je prends sa main. Je lui dis qu’on va y arriver, qu’on a déjà survécu à pire. Je repense à Luc, à tout ce qu’on a traversé ensemble. Je me dis que je dois tenir, pour elle, pour moi, pour nous.

Finalement, la commune nous accorde une aide. On peut rester. Sophie termine sa formation, elle trouve un vrai travail. Petit à petit, la vie reprend des couleurs. On rit à nouveau, on cuisine ensemble, on se dispute parfois, mais on s’aime. La lampe brûle toujours sur la table de la cuisine.

Parfois, le soir, je m’assieds seule, je regarde la lumière vaciller. Je pense à tout ce qu’on a traversé. Je me demande : est-ce que le bonheur, ce n’est pas simplement ça ? Tenir bon, ensemble, malgré tout ?

Et vous, qu’est-ce qui vous aide à garder la lumière allumée, quand tout semble perdu ?