Trahison sous le ciel de Liège

— Luc, tu rentres bientôt ? La voix tremblante, j’essayais de masquer l’angoisse qui me serrait la gorge. Le téléphone collé à l’oreille, j’écoutais la tonalité, puis la voix lasse de mon mari :

— Je termine une réunion, Véronique. Je ne sais pas à quelle heure je pourrai partir. Tu peux m’attendre pour le souper ?

J’ai hésité. Depuis quelques semaines, Luc rentrait de plus en plus tard. Il disait que c’était le boulot, la pression au cabinet d’architecture, les nouveaux projets à Namur. Mais je sentais, au fond de moi, que quelque chose avait changé. Ce soir-là, la lumière du salon baignait la pièce d’une chaleur trompeuse, et pourtant, j’avais froid.

— Je vais à la maison de campagne demain, ai-je murmuré. Il va pleuvoir, tu sais bien que la route sera impraticable si on attend. Tu viens avec moi ?

Un silence. Puis, la voix de Luc, distante :

— Je ne peux pas. J’ai du travail. Prends la voiture si tu veux.

J’ai raccroché, le cœur battant. Sur la table, la photo de notre mariage à l’hôtel de ville de Liège me regardait, ironique. J’ai pris la clé de la voiture, décidé d’aller seule à la maison de campagne, à Hamoir, comme pour fuir l’air étouffant de notre appartement.

La route serpentait entre les champs, les arbres commençaient à roussir. J’ai roulé sans musique, écoutant le bruit de mes pensées. Arrivée à la petite maison, j’ai ouvert les volets, respiré l’odeur de bois humide. C’était notre refuge, celui où Luc et moi venions, autrefois, pour échapper à la ville, pour rêver à deux.

Je me suis assise sur le vieux canapé, mon téléphone à la main. J’ai hésité, puis j’ai ouvert l’application de messagerie. Un message de Luc, envoyé il y a dix minutes : « Je dors au bureau ce soir. Trop de travail. »

J’ai senti la colère monter. Je savais que ce n’était pas vrai. J’ai appelé ma sœur, Sophie.

— Tu crois qu’il me trompe ? ai-je demandé, la voix brisée.

Sophie a soupiré. Elle connaissait Luc depuis toujours, elle avait vu notre couple s’user, lentement, sous le poids des non-dits.

— Véronique, tu dois lui parler. Mais tu dois aussi te préparer à entendre ce que tu ne veux pas savoir.

La nuit est tombée sur la campagne. J’ai pleuré, seule, en écoutant le vent qui secouait les volets. Le lendemain, j’ai décidé de rentrer à Liège plus tôt que prévu. Sur la route, j’ai croisé la voiture de Luc, garée devant un petit hôtel à l’entrée de la ville. Mon cœur s’est arrêté. J’ai reconnu sa silhouette, et celle d’une femme, brune, élégante, qui riait en posant la main sur son bras.

Je me suis arrêtée, cachée derrière un arbre. J’ai observé la scène, le souffle court. Luc a embrassé la femme. Un baiser long, tendre, comme il ne m’en avait plus donné depuis des mois. J’ai senti mes jambes flancher. J’ai voulu crier, courir vers eux, mais je suis restée figée, glacée par la trahison.

Je suis rentrée chez nous, à l’appartement de la rue Saint-Gilles. J’ai vidé un verre de vin, puis un autre. J’ai attendu Luc, toute la nuit, sans dormir. Quand il est enfin rentré, à l’aube, il a trouvé la lumière allumée, et moi, assise dans le salon, les yeux rougis.

— Où étais-tu ? ai-je demandé, la voix rauque.

Il a baissé les yeux, pris au piège. J’ai vu la peur, la honte, et un reste d’amour dans son regard.

— Véronique… Je suis désolé. Je ne voulais pas te blesser. C’est arrivé, je ne sais pas comment…

— Tu ne sais pas comment ? ai-je crié. Tu crois que je suis idiote ? Je vous ai vus, Luc. Je vous ai vus devant l’hôtel.

Il s’est effondré sur le canapé, la tête dans les mains. J’ai senti la colère céder la place à la tristesse. Nous avons parlé, longtemps, entre les larmes et les reproches. Il m’a dit qu’il se sentait perdu, qu’il ne savait plus s’il m’aimait, qu’il avait besoin de respirer.

— Et moi ? ai-je murmuré. Moi, je compte pour quoi, dans tout ça ?

Il n’a pas su répondre. Les jours suivants ont été un enfer. J’ai tout remis en question : nos années ensemble, nos projets, même mon identité. J’ai parlé à ma mère, qui m’a conseillé de pardonner, « pour la famille ». Mais comment pardonner l’impardonnable ?

Au travail, à la bibliothèque de l’université, mes collègues m’ont trouvée distante, absente. Je n’arrivais plus à me concentrer. Même les étudiants, d’habitude si bruyants, me semblaient lointains, irréels. J’ai croisé mon amie Fatima à la pause café.

— Tu dois penser à toi, Véronique. Tu as toujours tout donné pour les autres. C’est le moment de penser à ce que tu veux, toi.

Ses mots m’ont frappée. Je me suis demandé ce que je voulais vraiment. Recommencer avec Luc ? Partir ? Tout quitter ?

Un soir, alors que je rentrais chez moi, j’ai trouvé Luc assis dans la cuisine, une valise à ses pieds.

— Je vais partir quelques temps, m’a-t-il dit. Je crois que c’est mieux, pour nous deux.

J’ai hoché la tête, incapable de parler. Il m’a embrassée sur le front, comme on dit adieu à une vie entière. Quand la porte s’est refermée, j’ai éclaté en sanglots. J’ai appelé Sophie, qui est venue passer la nuit avec moi. Nous avons parlé jusqu’à l’aube, de notre enfance à Seraing, des souvenirs heureux, des rêves brisés.

Les semaines ont passé. J’ai appris à vivre seule, à apprivoiser le silence de l’appartement. J’ai redécouvert la joie simple de marcher dans les rues de Liège, de m’arrêter au marché de la Batte, de boire un café en terrasse. J’ai repris contact avec des amis perdus de vue, j’ai commencé à écrire, à mettre des mots sur ma douleur.

Un jour, Luc m’a appelée. Il voulait parler, essayer de comprendre. Nous nous sommes retrouvés dans un petit café du Carré. Il avait l’air fatigué, vieilli. Nous avons parlé, calmement, sans colère. Il m’a dit qu’il regrettait, qu’il ne savait pas s’il pourrait jamais se pardonner.

— Tu crois qu’on peut recommencer ? m’a-t-il demandé.

J’ai regardé par la fenêtre, la pluie tombait sur les pavés. J’ai pensé à tout ce que nous avions vécu, à tout ce que nous avions perdu.

— Je ne sais pas, Luc. Peut-être qu’on ne peut pas tout réparer. Mais peut-être qu’on peut apprendre à vivre avec les cicatrices.

Il a souri tristement. Nous nous sommes quittés sur une étreinte, ni tout à fait amis, ni tout à fait étrangers.

Aujourd’hui, je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Mais je sais que je suis plus forte que je ne le croyais. Peut-on vraiment pardonner une trahison ? Ou faut-il apprendre à se reconstruire, seul, avec ses failles ? Qu’en pensez-vous, vous qui lisez mon histoire ?