Sans toit : Une nuit à la rue après avoir été mis(e) dehors

— Tu ne comprends donc rien, Élodie ! Ici, ce n’est pas un hôtel !

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même maintenant, alors que je suis assise sur ce banc glacé, place Saint-Lambert. Il est presque minuit. Les lampadaires jettent des halos jaunes sur les pavés humides. Je serre mon sac contre moi, comme si c’était tout ce qui me restait au monde.

Je n’aurais jamais cru que ça finirait comme ça. Pas moi, pas dans notre famille. Mais ce soir, après une énième dispute avec ma mère et mon beau-père, j’ai claqué la porte. Enfin… c’est eux qui l’ont claquée derrière moi.

— Tu n’as qu’à aller chez ta grand-mère si tu n’es pas contente !

Mais chez Mamie Jeanne, il y a déjà ma tante Sophie qui squatte le salon depuis sa séparation. Et puis, soyons honnêtes : Mamie n’a plus la force de gérer nos histoires. Elle a 82 ans, elle se fatigue vite. Je ne veux pas lui imposer mes problèmes.

Je repense à la scène. Ma mère, les bras croisés, le visage fermé. Mon beau-père, Luc, qui marmonne dans sa barbe :

— Elle a vingt-deux ans, elle pourrait bien se débrouiller un peu…

Mais comment on se débrouille quand on est étudiante en dernière année à l’ULiège, qu’on a un job étudiant payé au lance-pierre et qu’on vit dans une ville où les loyers sont devenus fous ?

Je me souviens de la dernière phrase de ma mère :

— Tant que tu ne respectes pas les règles ici, tu n’as plus rien à faire sous ce toit.

J’ai pris mon sac, mon vieux manteau et je suis partie. J’ai marché sans but pendant des heures. J’ai croisé des groupes de jeunes qui riaient trop fort, des couples qui se disputaient devant la gare des Guillemins, des sans-abri qui s’enroulaient dans des couvertures sales sous les arcades.

Je me suis assise ici parce que c’est le seul endroit où je me sens encore un peu en sécurité. Mais la nuit avance et le froid s’infiltre partout. Mon téléphone vibre : un message de mon frère Maxime.

« Où t’es ? Maman est furieuse. »

Je ne réponds pas. Maxime est trop jeune pour comprendre. Il a 15 ans et il vit encore dans l’illusion que la famille, c’est pour toujours.

Je repense à mon enfance à Seraing, aux Noëls chez Mamie Jeanne où tout le monde riait autour de la table. À l’époque, mon père était encore là. Il est parti quand j’avais 12 ans, pour refaire sa vie à Namur avec une autre femme. Depuis, tout s’est effrité.

Ma mère a rencontré Luc peu après. Il n’a jamais vraiment accepté Maxime et moi. Toujours des remarques sur notre façon de vivre, sur mes études de lettres (« Ça sert à quoi d’apprendre la littérature française ? »), sur mes amis (« Encore tes copains gauchistes ? »).

Ce soir, c’est allé trop loin. J’ai osé lui répondre quand il a critiqué mon projet de mémoire sur Amélie Nothomb.

— Tu ferais mieux de chercher un vrai boulot au lieu de lire des bouquins bizarres !

Ma mère n’a rien dit pour me défendre. Comme d’habitude.

Je regarde autour de moi. Un homme s’approche, titubant légèrement. Je serre mon sac plus fort.

— Ça va, mademoiselle ?

Il sent l’alcool mais son regard est triste, fatigué.

— Oui… merci.

Il s’éloigne sans insister. Je soupire de soulagement.

Je pense à appeler mon amie Chloé. Mais elle vit en kot avec trois autres étudiantes à Outremeuse et il n’y a même pas de canapé libre chez elle. Et puis… j’ai trop honte.

J’essaie de me rappeler les conseils du service social de l’université : « En cas d’urgence, contactez le CPAS ou le Samu social… » Mais il est minuit passé et je n’ai pas envie d’expliquer ma vie à un inconnu au téléphone.

Je me lève et commence à marcher vers la Meuse. L’eau noire reflète les lumières de la ville. Je pense à sauter dans un bus pour aller jusqu’à Ans chez mon cousin Thomas. Mais on ne se parle plus depuis cette histoire d’héritage après la mort de Papy Albert…

Pourquoi les familles se déchirent-elles toujours pour de l’argent ?

Je m’arrête devant une boulangerie fermée. Je me souviens du goût des couques au chocolat que Mamie m’achetait le mercredi après-midi quand j’étais petite. J’ai faim mais je n’ai que 7 euros dans mon porte-monnaie.

Je m’assieds sur les marches et je laisse couler mes larmes. Je pense à tous ces gens qu’on croise chaque jour sans savoir ce qu’ils vivent vraiment.

Soudain, mon téléphone sonne : c’est Mamie Jeanne.

— Élodie ? Ma chérie… Où es-tu ? Viens à la maison, je t’en prie.

Sa voix tremble mais elle est douce, rassurante.

— Je ne veux pas te déranger, Mamie…

— Tu ne me déranges jamais. Ici, tu as toujours ta place.

Je raccroche en pleurant encore plus fort. Je me sens coupable d’imposer mes problèmes à une vieille dame fatiguée… mais je n’ai nulle part où aller.

Je prends le premier bus pour Montegnée. Le chauffeur me regarde d’un air compatissant quand je lui tends mes derniers euros.

Dans le bus vide, je regarde défiler les lumières de la ville et je pense à tout ce que j’ai perdu ce soir : un toit, une illusion de sécurité… mais peut-être aussi une part de moi-même qui croyait encore que tout pouvait s’arranger facilement.

Quand Mamie ouvre la porte, elle me serre fort contre elle malgré ses douleurs aux bras.

— On va trouver une solution ensemble, ma petite Élodie…

Dans le salon minuscule où tante Sophie ronfle déjà sur le canapé-lit, Mamie me prépare une tisane et me tend une couverture en laine tricotée il y a des années.

— Tu sais… la famille c’est compliqué parfois. Mais on doit rester soudés quand tout va mal.

Je m’endors sur le tapis du salon en écoutant sa respiration apaisante.

Au petit matin, je me réveille avec la lumière grise qui filtre par la fenêtre. Tante Sophie me regarde sans un mot puis me tend une tasse de café.

— T’inquiète pas… On va s’en sortir toutes les deux.

Je souris faiblement. Peut-être qu’on n’a pas choisi notre famille mais on peut choisir comment on se soutient malgré tout.

Plus tard dans la journée, ma mère appelle Mamie en pleurant :

— Est-ce qu’Élodie va bien ? Je regrette ce qui s’est passé hier soir…

Mamie lui répond calmement :

— Tu sais où elle est si tu veux lui parler.

Je sens que rien ne sera plus jamais comme avant entre nous. Mais peut-être que c’est ça aussi grandir : accepter que les liens se transforment et apprendre à se reconstruire ailleurs.

Est-ce que vous avez déjà eu l’impression d’être rejeté par ceux qui devraient vous aimer inconditionnellement ? Comment on fait pour pardonner sans oublier ?