Devrais-je lui dire que mon fils ne l’aime pas ?
— Tu ne comprends pas, maman, c’est plus simple comme ça.
La voix de Simon résonne encore dans ma tête, froide, presque étrangère. Il est tard, la pluie tambourine contre les vitres de notre maison à Jambes, et je reste seule dans la cuisine, les mains crispées autour d’une tasse de café déjà froid. Je repense à notre conversation de ce soir, à la façon dont il a évité mon regard, comme s’il avait honte de ce qu’il s’apprêtait à faire.
— Simon, tu ne peux pas épouser quelqu’un que tu n’aimes pas. Ce n’est pas juste, ni pour toi, ni pour elle.
Il a haussé les épaules, l’air las. — Tu crois que j’ai le choix ? Tu sais bien comment ça se passe ici. Tout le monde attend de moi que je fasse « ce qu’il faut ». Papa, les oncles, même toi, parfois.
Je me suis sentie blessée. Moi, je voulais juste qu’il soit heureux. Mais dans notre famille, le bonheur, c’est souvent un luxe qu’on s’interdit. Depuis la mort de mon mari, il y a trois ans, Simon est devenu le pilier de la maison. Il a repris la boucherie familiale, il travaille sans relâche, il ne se plaint jamais. Mais je vois bien qu’il s’éteint à petit feu.
Et puis il y a Sophie. Une gentille fille, douce, toujours polie. Elle vient de Dinant, sa famille est connue, respectée. Tout le monde dit qu’ils forment un beau couple. Mais moi, je vois bien que Simon ne la regarde jamais vraiment. Il sourit, il fait semblant, mais son cœur n’y est pas. Et Sophie, elle, elle l’aime. Ça se voit dans ses yeux, dans la façon dont elle parle de lui, dont elle rit à ses blagues, même les plus mauvaises.
Hier soir, elle est venue dîner. J’ai vu comment elle arrangeait sa robe, nerveuse, comment elle cherchait l’approbation de Simon à chaque phrase. Après le repas, elle m’a aidée à débarrasser. Dans la cuisine, elle s’est tournée vers moi, les joues rouges :
— Madame Delvaux… Vous croyez que Simon est heureux ?
J’ai senti mon cœur se serrer. J’ai menti. — Bien sûr, Sophie. Il est juste un peu fatigué, tu sais, avec la boucherie…
Elle a souri, mais ses yeux brillaient d’inquiétude. Je me suis sentie lâche. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, lui dire la vérité, mais je n’ai pas osé. Qui suis-je pour briser ses rêves ?
Le lendemain, j’ai appelé ma sœur, Anne. Elle, elle a toujours des avis tranchés. — Marie, tu ne peux pas te mêler de ça. Simon est adulte. S’il fait ce choix, c’est qu’il a ses raisons. Tu veux vraiment tout gâcher ?
Mais est-ce gâcher que de vouloir éviter un malheur ? Je me sens prise au piège. Si je parle, je trahis mon fils. Si je me tais, je trahis Sophie. Et au fond, je me trahis moi-même.
Le mariage est prévu dans deux mois. Tout le monde s’active : les invitations sont parties, la salle à Wépion est réservée, la robe de Sophie attend chez la couturière. Ma belle-mère, Germaine, ne parle que de ça. — Enfin, un vrai mariage dans la famille ! Tu verras, Marie, ça va faire du bien à tout le monde.
Mais moi, je dors mal. Je fais des cauchemars. Je revois Simon, enfant, qui courait dans le jardin, qui riait aux éclats. Où est passé ce garçon ?
Un soir, alors que je rangeais la chambre de Simon, j’ai trouvé une lettre, cachée sous son oreiller. Je n’aurais pas dû la lire, mais la tentation était trop forte. C’était une lettre d’amour, mais pas pour Sophie. Pour une autre. Elle s’appelait Julien. Mon cœur s’est arrêté. Je n’ai pas compris tout de suite. Puis j’ai relu, encore et encore. Les mots étaient tendres, passionnés. Simon écrivait à un homme. Tout s’est effondré en moi.
Je me suis assise sur le lit, incapable de bouger. J’ai pleuré, longtemps. Pas parce que Simon aimait un homme, non. Mais parce qu’il se sentait obligé de cacher qui il était. Parce qu’il allait épouser une femme qu’il n’aimait pas, pour faire plaisir à la famille, pour sauver les apparences.
Le lendemain, j’ai essayé d’en parler à Simon. Il m’a coupée net :
— Maman, s’il te plaît, ne commence pas. Je sais ce que je fais. Laisse-moi tranquille.
J’ai voulu insister, mais il est parti, furieux. Depuis, il m’évite. Il rentre tard, il ne parle plus. Je me sens impuissante.
Sophie, elle, continue de préparer le mariage. Elle m’appelle pour parler des fleurs, du menu, de la musique. Elle est heureuse, elle y croit. Et moi, je mens, encore et encore. Je souris, je fais semblant. Mais chaque jour, la culpabilité me ronge un peu plus.
Un dimanche, après la messe, j’ai croisé Julien. Je l’ai reconnu tout de suite, même si je ne l’avais jamais vu. Il avait ce regard triste, ce sourire forcé. Il m’a saluée poliment. J’ai eu envie de lui dire que je savais, que je comprenais. Mais je n’ai rien dit. J’ai eu peur. Peur de ce que ça déclencherait.
La veille du mariage, Simon est venu me voir. Il avait l’air épuisé, les yeux cernés. Il s’est assis en face de moi, dans la cuisine. Il a pris ma main.
— Maman, je suis désolé. Je ne peux pas. Je ne peux pas lui faire ça. Je ne peux pas me faire ça.
J’ai senti un poids énorme se lever de mes épaules. J’ai pleuré, lui aussi. On est restés là, longtemps, sans parler. Puis il est parti. Il a appelé Sophie, il lui a tout dit. Elle a pleuré, elle aussi. Mais elle a compris. Elle a dit qu’elle préférait souffrir maintenant que toute sa vie.
Le mariage a été annulé. La famille a été choquée, certains m’en veulent encore. Mais Simon est parti vivre à Bruxelles, avec Julien. Il est heureux, enfin. Sophie a refait sa vie, elle aussi. Moi, je me sens soulagée, même si la douleur est encore là.
Parfois, je me demande : ai-je bien fait ? Aurais-je dû parler plus tôt ? Ou me taire jusqu’au bout ? Peut-on vraiment protéger ceux qu’on aime sans jamais les blesser ? Qu’en pensez-vous, vous qui me lisez ?