« Ce n’est qu’un souper, où est le problème ? » – Comment une phrase de mon mari a bouleversé notre vie
« Mais enfin, Sophie, ce n’est qu’un souper, où est le problème ? »
La voix de Benoît résonne encore dans ma tête, sèche, agacée, comme s’il venait de me reprocher d’avoir oublié d’acheter du lait. Je serre les poings, les ongles s’enfoncent dans ma paume. Je le regarde, debout dans la cuisine, les bras croisés, son éternel air de supériorité collé au visage. Il ne comprend pas. Il ne comprend jamais.
« Tu crois que ça se fait tout seul, peut-être ? » Ma voix tremble, mais je refuse de baisser les yeux. « Tu crois que les courses, la cuisine, les enfants, le ménage, tout ça, c’est magique ? »
Il soupire, lève les yeux au ciel. « Arrête, Sophie. Tu dramatises. Tout le monde fait ça. »
Tout le monde fait ça. Je sens une colère sourde monter en moi, une colère vieille de quinze ans, depuis notre mariage à la mairie de Namur, entourés de nos familles, de nos amis, de promesses naïves et de rêves trop grands. Quinze ans à tout porter, à tout organiser, à tout anticiper. Quinze ans à entendre « ce n’est pas si grave », « tu exagères », « tu te plains tout le temps ».
Je me détourne, je prends mon sac, j’attrape la veste de Lucie, notre fille de huit ans, qui me regarde avec ses grands yeux inquiets. « On va chez Mamie, ma chérie. »
Benoît ne bouge pas. Il reste planté là, dans la cuisine, comme une statue. Je claque la porte derrière moi. Dans la voiture, Lucie me demande : « Maman, pourquoi tu pleures ? »
Je ne sais pas quoi répondre. Je ne veux pas qu’elle voie tout ça, qu’elle comprenne trop tôt la fatigue, la lassitude, la solitude qui s’infiltrent dans les murs de notre maison de Jambes, si jolie de l’extérieur, si froide à l’intérieur.
Chez ma mère, à Floreffe, je m’effondre. Elle me serre dans ses bras, me prépare un thé, me parle doucement. « Tu ne peux pas tout faire, Sophie. Tu dois lui dire. »
Mais je l’ai déjà dit, mille fois. Et il ne comprend pas. Il ne veut pas comprendre. Il travaille beaucoup, c’est vrai. Il est ingénieur à la SNCB, il part tôt, il rentre tard, il est fatigué. Mais moi aussi, je travaille. Je suis institutrice à l’école communale, je m’occupe de vingt-cinq enfants toute la journée, puis des miens le soir. Et tout le reste. Toujours tout le reste.
Le lendemain, je rentre à la maison. Benoît est là, assis dans le salon, la télé allumée, le regard perdu. Il ne dit rien. Je ne dis rien non plus. Le silence est lourd, pesant, comme une chape de plomb.
Les jours passent. Je fais tout, comme d’habitude. Les lessives, les repas, les devoirs, les rendez-vous chez le médecin, les factures, les anniversaires à ne pas oublier. Benoît ne remarque rien. Ou fait semblant de ne rien voir. Je m’épuise. Je m’efface.
Un soir, alors que je prépare le souper – encore –, Lucie vient me voir. « Maman, pourquoi papa ne t’aide jamais ? »
Je m’arrête, la cuillère en l’air. Je la regarde, mon cœur se serre. Que répondre ? Que dire à une enfant qui voit déjà l’injustice, qui sent déjà la fatigue de sa mère ?
« Papa travaille beaucoup, tu sais… »
Mais je n’y crois plus moi-même. Je me sens trahie, abandonnée. Je repense à cette phrase, « ce n’est qu’un souper », et j’ai envie de hurler.
Le lendemain, je prends une décision. Je ne ferai plus rien. Plus de lessives, plus de repas, plus de ménage. Je veux voir combien de temps il tiendra, combien de temps il faudra avant qu’il réalise tout ce que je fais.
Le premier jour, il ne remarque rien. Il se sert des restes du frigo, met une chemise froissée, râle parce qu’il n’y a plus de café. Je ne dis rien. Je regarde, j’attends.
Le deuxième jour, Lucie se plaint qu’elle n’a plus de vêtements propres. Benoît s’énerve, me lance un regard noir. « Tu pourrais au moins faire une machine, non ? »
Je le fixe, froide. « Ce n’est qu’une lessive, où est le problème ? »
Il ne répond pas. Il s’enferme dans son bureau, claque la porte. Je sens la tension monter, la colère gronder. Mais je tiens bon.
Le troisième jour, la maison est sens dessus dessous. Les poubelles débordent, la vaisselle s’entasse, Lucie pleure parce qu’elle n’a plus de goûter pour l’école. Benoît explose. « Tu veux quoi, Sophie ? Que je fasse tout ? »
Je le regarde droit dans les yeux. « Non, je veux juste que tu comprennes. »
Il me dévisage, désemparé. Il ne sait plus quoi dire. Je vois dans ses yeux la panique, l’incompréhension, la peur peut-être. Il n’a jamais eu à se poser ces questions. Sa mère faisait tout, sa sœur aussi. Les femmes autour de lui ont toujours tout pris en charge. Pourquoi changer ?
Le soir, il vient me voir dans la chambre. Il s’assied au bord du lit, la tête basse. « Je suis désolé, Sophie. Je ne savais pas. »
Je sens les larmes monter. Je voudrais le croire. Je voudrais croire que tout peut changer, que ce n’est pas trop tard. Mais je suis fatiguée, usée. Je ne sais plus si j’ai la force de recommencer.
Les jours suivants, il essaie. Il fait une lessive, prépare un repas, aide Lucie à faire ses devoirs. Mais il ne voit pas tout. Il ne voit pas les petites choses, les détails, les rendez-vous à prendre, les papiers à remplir, les anniversaires à organiser. Il fait l’essentiel, mais le reste lui échappe.
Un soir, alors que je range la cuisine, il me prend la main. « Je ne savais pas que c’était autant de travail. Je croyais que tu exagérais. »
Je le regarde, fatiguée. « Je n’exagère pas, Benoît. Je n’ai jamais exagéré. »
Il hoche la tête, l’air coupable. « Je vais essayer de faire mieux. »
Je voudrais le croire. Mais je sais que ce n’est pas si simple. Ce n’est pas qu’une question de volonté, c’est une question d’habitudes, de mentalités, de générations. C’est tout un système à déconstruire, toute une éducation à refaire.
Les semaines passent. Il fait des efforts, parfois. Mais souvent, il oublie. Il retombe dans ses travers, dans son confort. Je dois rappeler, demander, insister. Je me sens comme une surveillante, une mère de plus. Ce n’est pas ce que je veux. Ce n’est pas ce que je mérite.
Un soir, après une énième dispute, je prends Lucie et je pars chez ma mère. Je ne sais pas si je vais revenir. Je suis fatiguée de me battre, fatiguée de devoir tout expliquer, tout justifier. Ma mère me regarde, inquiète. « Tu veux divorcer ? »
Je ne sais pas. Je ne sais plus ce que je veux. Je veux juste qu’on me voie, qu’on me comprenne, qu’on m’aide. Je veux être une femme, pas une boniche. Je veux être aimée, respectée.
Benoît m’appelle, m’envoie des messages. Il promet de changer, de faire des efforts. Mais je n’y crois plus. Je l’aime, mais je ne veux plus m’oublier pour lui. Je veux exister, moi aussi.
Je repense à cette phrase, « ce n’est qu’un souper, où est le problème ? » Je me rends compte que tout est là. Ce n’est jamais « qu’un souper ». C’est tout le reste, tout ce que ça représente, tout ce que ça cache. C’est la charge mentale, l’invisibilité, la fatigue, la solitude. C’est tout ce que les femmes portent, en silence, depuis des générations.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Peut-être que je retournerai chez Benoît, peut-être pas. Mais une chose est sûre : je ne veux plus jamais qu’on me dise que « ce n’est qu’un souper ».
Est-ce que d’autres femmes vivent la même chose ? Est-ce qu’on finira un jour par être vraiment comprises, vraiment aidées ? Ou bien sommes-nous condamnées à porter tout ça, seules, encore longtemps ?