Vivre pour soi-même

— Chantal, il faut qu’on parle.

La voix du docteur Delvaux résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme un matin de novembre à Liège. Je serre les accoudoirs du fauteuil, mes ongles s’enfoncent dans le tissu râpé. Je sens la sueur couler le long de mon dos, malgré la climatisation trop forte du cabinet.

— Je ne vais pas tourner autour du pot, reprend-il. Les résultats ne sont pas bons. Vous avez un cancer du pancréas, stade avancé.

Je reste muette. Mon regard se perd dans la fenêtre, où la pluie s’écrase sur les pavés de la rue Saint-Gilles. J’ai 49 ans. J’ai encore tant de choses à faire. Je pense à mes enfants, à mon mari, à ma mère qui vit seule à Seraing. Je pense à moi, aussi, à tout ce que je n’ai jamais osé faire.

— Il y a des traitements, bien sûr, mais…

Il laisse la phrase en suspens. Je comprends. Je comprends tout, d’un coup. Je vais mourir. Pas tout de suite, mais bientôt.

— Et si on essayait tout ? Je veux dire, vraiment tout ?

Il me regarde avec une compassion professionnelle.

— On peut essayer, Chantal. Mais il faut être réaliste. Avec les protocoles actuels, on peut espérer un an, peut-être un peu plus.

Un an. Douze mois. Trois cent soixante-cinq jours.

Je sors du cabinet, hébétée. La pluie me gifle le visage. Je traverse la place, je ne sens plus mes jambes. Je pense à mon mari, Luc. Il va paniquer. Il ne sait pas gérer les crises. Il va s’effondrer, comme toujours.

À la maison, tout est silencieux. Luc est au travail, les enfants à l’école. J’ouvre la porte, je m’effondre sur le canapé. Je pleure, longtemps, sans bruit.

Le soir, Luc rentre. Il pose son sac, me regarde.

— Ça va ? Tu as l’air fatiguée.

Je le regarde, je cherche les mots.

— Luc, il faut qu’on parle.

Il s’assied, inquiet. Je lui raconte tout. Les mots sortent, brisés, hachés. Il ne dit rien, il me prend la main. Je sens qu’il a peur, lui aussi.

— On va se battre, Chantal. On va tout faire.

Mais je sais qu’il dit ça pour lui, pas pour moi. Il a besoin d’y croire. Moi, je ne sais plus.

Les jours passent. Les traitements commencent. Les nausées, la fatigue, les rendez-vous à l’hôpital de la Citadelle. Je croise d’autres patients, des regards éteints, des sourires forcés. Je me sens vieille, usée.

Un soir, alors que je rentre de chimio, je trouve ma fille, Sophie, en pleurs dans sa chambre. Elle a 17 ans, elle prépare son CESS. Je m’assieds à côté d’elle.

— Maman, tu vas mourir ?

Je ne sais pas quoi répondre. Je la prends dans mes bras.

— Je vais me battre, ma chérie. Mais il faut que tu sois forte, toi aussi.

Elle me serre fort. Je sens sa peur, sa colère.

Les semaines défilent. Je sens que Luc s’éloigne. Il passe plus de temps au boulot, rentre tard. Un soir, je le surprends en train d’écrire des messages sur son téléphone, le visage fermé. Je ne dis rien. Je n’ai plus la force de me battre pour nous deux.

Ma mère m’appelle tous les jours. Elle veut venir m’aider, mais je refuse. Je ne veux pas qu’elle me voie comme ça, faible, malade. Elle me parle de mon père, mort d’un cancer lui aussi, il y a vingt ans. Je sens sa peur, son chagrin.

Un matin, je me réveille avec une envie folle de revoir la Meuse. Je prends ma voiture, je roule jusqu’à Huy. Je m’arrête sur le pont, je regarde l’eau couler. Je pense à mon enfance, aux vacances chez ma tante à Namur, aux promenades dans les Ardennes. J’ai l’impression d’être passée à côté de ma vie, toujours à m’occuper des autres, jamais de moi.

Je rentre tard. Luc m’attend, inquiet.

— Où étais-tu ?

— J’avais besoin de réfléchir.

Il ne comprend pas. Il ne comprend jamais.

Les disputes commencent. Il me reproche de ne pas me battre assez, de baisser les bras. Je lui reproche de ne pas être là, de fuir. Les enfants entendent tout. L’ambiance à la maison devient irrespirable.

Un soir, je surprends Luc au téléphone. Il parle bas, il rit. Je comprends qu’il voit quelqu’un d’autre. Je n’ai même pas la force d’être en colère. Je me sens vide, épuisée.

Je décide de partir quelques jours chez ma cousine à Dinant. Elle m’accueille à bras ouverts. On parle, on rit, on pleure. Elle me dit :

— Chantal, il est temps de penser à toi. Tu as toujours tout donné pour les autres. Tu as le droit d’être égoïste, pour une fois.

Ses mots me frappent. Je n’ai jamais pensé à moi. Jamais. Toujours les enfants, Luc, ma mère, le boulot à la bibliothèque municipale. Et moi, dans tout ça ?

Je rentre à Liège, changée. Je décide de faire une liste de tout ce que je veux faire avant de partir. Voir la mer du Nord, manger des gaufres à Bruxelles, revoir mon premier amour, Pierre, qui habite à Charleroi.

Je commence à cocher les cases, une à une. Je ris, je pleure, je vis. Pour la première fois, je vis pour moi.

Luc ne comprend pas. Il me reproche d’être égoïste. Les enfants, eux, me soutiennent. Ils voient que je suis plus heureuse, malgré la maladie.

Un jour, je reçois une lettre de Pierre. Il se souvient de moi, il veut me revoir. On se retrouve dans un petit café à Charleroi. On parle du passé, des regrets, des rêves. Il me prend la main. Je sens mon cœur battre, fort, comme à 20 ans.

Je rentre chez moi, légère. Je sens que la fin approche, mais je n’ai plus peur. J’ai vécu, enfin. Pour moi.

Le dernier soir, je m’assieds sur le balcon, je regarde les lumières de Liège. Je pense à tout ce que j’ai traversé, à tout ce que j’ai aimé, perdu, retrouvé.

Est-ce que j’aurais pu vivre autrement ? Est-ce qu’on a le droit de tout quitter pour soi-même, même quand il est presque trop tard ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?