Il n’y a rien de plus effrayant au monde…
— Tu es sûre qu’il va bien, Aurélie ?
La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante, presque accusatrice. Je serre la main de Théo, mon petit garçon de quatre ans, qui s’accroche à ma jupe. Il vient de sortir de l’hôpital de la Citadelle, après une pneumonie qui a failli l’emporter. Je sens encore l’odeur aseptisée des couloirs, le bip incessant des machines, la peur qui me rongeait chaque nuit.
— Le médecin a dit qu’il pouvait retourner à la crèche, maman. Il va bien, je t’assure.
Mais je n’y crois pas moi-même. Je vois encore la pâleur de son visage, ses yeux cernés, la toux qui le secoue parfois. Je me demande si je ne suis pas une mauvaise mère, si je ne l’ai pas trop vite exposé au froid de février, à la pluie qui tombe sans cesse sur Liège, à la grisaille qui s’infiltre dans les os et dans le cœur.
— Tu sais, Aurélie, tu travailles trop. Tu devrais rester à la maison avec lui, au moins quelques jours de plus.
Je soupire. Mon mari, Benoît, est déjà parti au boulot, à l’usine de Herstal. Il ne parle plus beaucoup, rentre tard, fatigué, les traits tirés. L’argent manque, les factures s’accumulent sur la table du salon. Je n’ai pas le choix : je dois retourner à mon poste à la librairie du centre-ville. Sinon, comment payer le loyer, les médicaments de Théo, les courses chez Delhaize ?
— Maman, je dois y aller. Je n’ai pas le choix.
Ma mère me regarde, les bras croisés, le visage fermé. Elle ne comprend pas. Elle n’a jamais travaillé, elle. Elle ne sait pas ce que c’est, cette angoisse de ne pas joindre les deux bouts, ce sentiment d’être toujours à la limite, de tout perdre à chaque instant.
Je prends Théo dans mes bras, je sens son petit cœur battre contre ma poitrine. Il me regarde avec ses grands yeux bleus, fatigués mais confiants. Il ne sait pas, lui, tout ce que je porte sur mes épaules.
— On y va, mon chéri.
Dans la rue, la pluie fine me glace le visage. Je serre la main de Théo plus fort. Les pavés sont glissants, les voitures passent trop vite. J’ai peur, tout le temps. Peur qu’il tombe malade à nouveau, peur qu’il lui arrive quelque chose, peur de ne pas être à la hauteur.
À la crèche, la directrice me regarde avec un sourire forcé.
— Il est vraiment guéri ?
Je hoche la tête, je tends le certificat du médecin. Elle le prend du bout des doigts, le lit rapidement, puis soupire.
— On va surveiller, mais s’il tousse encore, il faudra venir le chercher.
Je sens la colère monter. Comme si je voulais qu’il soit malade, comme si c’était de ma faute. Je dépose Théo, il me fait un bisou, s’accroche à ma jambe.
— Tu reviens vite, maman ?
— Oui, mon cœur. Je reviens ce soir, promis.
Je sors, le cœur serré. Je me sens coupable, égoïste, mauvaise mère. Mais je n’ai pas le choix. Je marche vite vers la librairie, la pluie me transperce. Je pense à Benoît, à ses silences, à ses absences. Depuis que Théo est tombé malade, il s’est éloigné. Il ne me parle plus, il ne me touche plus. Je me demande s’il m’aime encore, s’il ne regrette pas cette vie trop lourde, trop grise.
À la librairie, je fais semblant de sourire aux clients. Je range les livres, je réponds aux questions, je fais la caisse. Mais mon esprit est ailleurs, toujours avec Théo. Et si la fièvre revenait ? Et si la directrice m’appelait ?
À midi, mon téléphone vibre. C’est un numéro inconnu. Mon cœur s’arrête. Je décroche, la voix tremblante.
— Madame Dupuis ? C’est l’école. Théo a vomi, il a de la fièvre. Il faut venir le chercher.
Je laisse tout en plan, je cours sous la pluie, je glisse sur les pavés. J’arrive à la crèche, le cœur battant. Théo est assis sur une chaise, tout pâle, les yeux brillants de fièvre. Je le prends dans mes bras, je sens sa chaleur, sa fragilité.
— On rentre à la maison, mon amour.
Je croise la directrice, qui me lance un regard accusateur.
— Il n’était pas prêt à revenir, madame. Il faut penser à sa santé avant tout.
Je ne réponds pas. Je serre Théo contre moi, je marche vite vers la maison. Ma mère m’attend à la porte, les bras croisés.
— Je te l’avais dit, Aurélie. Tu ne m’écoutes jamais.
Je monte dans ma chambre, je pose Théo dans son lit. Il s’endort vite, épuisé. Je m’assieds à côté de lui, je pleure en silence. Je me sens seule, incomprise, coupable. Je pense à Benoît, qui ne répond pas à mes messages. Je pense à ma mère, qui me juge sans comprendre. Je pense à Théo, si fragile, si précieux.
Le soir, Benoît rentre. Il ne dit rien, il regarde Théo, puis moi.
— Il est encore malade ?
Je hoche la tête, les larmes aux yeux.
— Je ne sais plus quoi faire, Benoît. Je suis fatiguée. J’ai peur de le perdre.
Il s’assied à côté de moi, il prend ma main. Pour la première fois depuis des semaines, il me regarde vraiment.
— On va s’en sortir, Aurélie. On est une famille. On va se battre pour lui.
Je pleure dans ses bras. Je sens son amour, sa force. Mais la peur ne me quitte pas. La nuit, je veille Théo, je surveille sa respiration, je prends sa température. Je prie pour qu’il guérisse, pour qu’il reste avec nous.
Les jours passent, Théo va mieux. Mais la peur reste, tapie dans l’ombre. Je retourne travailler, je confie Théo à ma mère, qui râle mais accepte. Benoît parle un peu plus, il sourit parfois. Mais la vie est dure, les factures s’accumulent, la fatigue aussi.
Un soir, alors que je range la cuisine, j’entends Benoît et ma mère se disputer dans le salon.
— Tu ne comprends pas, maman. On fait ce qu’on peut. Aurélie fait de son mieux.
— Elle n’est jamais là pour Théo ! Elle pense qu’au travail !
— Tu crois que c’est facile ? Tu crois qu’on a le choix ?
Je me sens prise au piège, entre deux feux. Je voudrais crier, partir, tout laisser. Mais je reste, pour Théo, pour Benoît, pour cette famille qui tient à un fil.
Un matin, Théo me regarde, sérieux.
— Maman, tu es triste ?
Je souris, je cache mes larmes.
— Non, mon cœur. Je suis juste fatiguée.
Mais il sait. Il sent tout, il comprend tout. Il me serre dans ses bras, il me dit qu’il m’aime. Et je me dis que, malgré tout, je dois tenir. Pour lui, pour nous.
La vie continue, avec ses hauts et ses bas. Mais la peur ne me quitte jamais. La peur de perdre ce que j’ai de plus précieux. La peur de ne pas être assez forte.
Parfois, je me demande : combien de temps pourrai-je tenir ainsi ? Est-ce que d’autres mères ressentent la même chose, ici, chez nous, en Belgique ? Est-ce que je suis seule à avoir si peur, ou sommes-nous toutes, quelque part, liées par cette angoisse silencieuse ?