Je laisse tout ce que j’aime, juste après qu’on m’ait utilisée et rejetée

— Tu rentres ce soir, Marc ?

Le silence de l’autre côté du téléphone me glace. Encore une fois, la voix automatique me répond : « Le numéro que vous appelez n’est pas disponible. » Je raccroche, la gorge serrée, et je regarde les deux assiettes sur la table. Il est vingt heures. J’ai préparé des boulets à la liégeoise, sa recette préférée, celle que sa mère m’a apprise le premier Noël où j’ai été invitée chez eux. Mais Marc n’est pas là. Il ne l’est plus vraiment depuis des mois.

Je range une assiette au frigo, comme chaque soir. Je me demande si je dois continuer à faire semblant, à jouer à la femme parfaite, à attendre un homme qui ne rentre plus qu’à l’aube, qui sent le parfum d’une autre et qui ne me regarde plus. Je m’assieds, seule, et j’écoute le silence de la maison. Même le chat, Gustave, ne vient plus réclamer de caresses. Il doit sentir ma tristesse.

Je repense à la dernière dispute. C’était il y a trois jours. Marc est rentré à deux heures du matin, ivre, les yeux rouges, le regard fuyant. Je l’attendais dans le salon, la lumière allumée. Il a claqué la porte, a jeté ses clés sur la table, et a marmonné :

— Tu vas encore me faire une scène, c’est ça ?

J’ai serré les poings. J’aurais voulu crier, pleurer, le supplier de me dire la vérité. Mais je n’ai rien dit. J’ai juste demandé :

— Où étais-tu ?

Il a haussé les épaules, a allumé une cigarette, et a soufflé la fumée vers le plafond.

— Avec des potes. T’es pas ma mère, hein.

J’ai senti la colère monter, mais aussi la honte. La honte d’être celle qui attend, qui espère, qui s’accroche à des souvenirs d’un bonheur passé. Je me suis levée, j’ai pris mon sac, et je suis sortie marcher dans les rues désertes de Namur. Il pleuvait, mais je m’en fichais. J’avais besoin de respirer, de sentir autre chose que le parfum d’une trahison qui s’infiltrait partout dans la maison.

Ce soir, je me demande ce que je fais encore ici. Je pense à mes parents, à Floreffe, qui m’ont toujours dit que Marc n’était pas fait pour moi. « Il est trop instable, Kinga. Il te fera souffrir. » Mais j’étais amoureuse, éperdument. J’ai tout quitté pour lui : mon boulot à la librairie, mes amis, même mes études de psychologie à l’UNamur. Je voulais construire une famille, une vie simple, loin des drames de mon enfance. Mais les drames, on les porte en soi, ils finissent toujours par nous rattraper.

Je me lève, j’ouvre la fenêtre. L’air frais me fait du bien. J’entends les voisins rire sur leur terrasse. Je les envie. J’envie leur complicité, leur bonheur simple. Je me demande si un jour, moi aussi, je pourrai rire à nouveau, sans arrière-pensée, sans cette boule au ventre.

Mon téléphone vibre. Un message de mon frère, Olivier :

« Ça va, soeurette ? T’as l’air absente ces derniers temps. »

Je ne réponds pas. Je n’ai pas la force de mentir, ni de dire la vérité. Olivier a toujours été là pour moi, mais il a sa propre vie, ses propres soucis. Je ne veux pas être un poids.

Je repense à la première fois où Marc m’a dit qu’il m’aimait. C’était à la Fête de Wallonie, sur la place d’Armes. On avait bu trop de peket, on riait, on dansait. Il m’a prise dans ses bras, il m’a regardée droit dans les yeux, et il a dit :

— Kinga, t’es la femme de ma vie. Je veux que tu sois la mère de mes enfants.

J’y ai cru. J’ai tout cru. J’ai voulu y croire plus fort que tout. Mais aujourd’hui, je me rends compte que l’amour ne suffit pas. Que parfois, aimer, c’est aussi savoir partir.

La porte claque. Marc est là. Il sent l’alcool, encore. Il ne me regarde pas. Il va directement dans la salle de bain. J’entends l’eau couler. Je m’approche de la porte.

— Marc, on doit parler.

Il ne répond pas. Je frappe doucement.

— S’il te plaît, Marc. Je peux plus continuer comme ça.

Il sort, une serviette autour de la taille, les yeux fatigués.

— T’as pas compris que j’ai besoin d’air ? T’es toujours sur mon dos !

Je sens les larmes monter. Je voudrais lui hurler que c’est lui qui m’étouffe, qui me tue à petit feu. Mais je me retiens. Je veux comprendre. Je veux savoir pourquoi il me fuit, pourquoi il me rejette alors que j’ai tout donné.

— Tu me trompes, c’est ça ?

Il détourne les yeux. Il ne dit rien. Son silence est pire que n’importe quelle insulte.

— Dis-le, Marc. Dis-moi la vérité. J’ai le droit de savoir.

Il soupire, s’assied sur le bord du lit.

— Y a rien à dire. C’est fini, Kinga. J’en peux plus de cette vie. J’ai besoin de changer d’air, de voir autre chose. T’es trop gentille, trop… parfaite. Ça me rend fou.

Je m’effondre. Je sens mon cœur se briser, morceau par morceau. Je voudrais disparaître, ne plus rien ressentir. Mais je suis là, debout, face à lui, à encaisser la violence de ses mots.

— Tu vas partir ?

Il hoche la tête. Il ne me regarde même pas.

— Je dors chez un pote ce soir. Je repasserai chercher mes affaires.

Il prend son sac, claque la porte. Je reste seule, dans le silence. Je m’assieds sur le lit, je regarde autour de moi. Tout me rappelle Marc : les photos, les livres, même le vieux pull qu’il m’a offert pour mon anniversaire. Je me sens vide, trahie, utilisée.

Je repense à tout ce que j’ai sacrifié pour lui. À mes rêves, à mes envies, à ma famille. Je me demande si j’ai fait le bon choix, si j’ai été trop naïve, trop confiante. Je me demande si l’amour, le vrai, existe vraiment, ou si ce n’est qu’une illusion qu’on se raconte pour ne pas affronter la solitude.

Le lendemain, je me lève difficilement. J’appelle ma mère. Sa voix me rassure, mais je sens qu’elle est inquiète.

— Kinga, reviens à la maison. On t’attend. Tu n’es pas seule.

Je pleure. Je voudrais rentrer, retrouver la chaleur du foyer, mais j’ai honte. Honte d’avoir échoué, d’avoir tout perdu. Ma mère insiste.

— Ce n’est pas un échec, ma chérie. C’est la vie. On tombe, on se relève. Tu es forte, tu vas t’en sortir.

Je raccroche, je regarde par la fenêtre. La Meuse coule lentement, indifférente à ma douleur. Je décide de sortir, de marcher, de respirer. Je croise des voisins, ils me saluent, mais je sens leurs regards curieux, leurs chuchotements. Dans une petite ville comme Namur, tout se sait vite. Je me sens jugée, observée.

Je vais au parc Louise-Marie, je m’assieds sur un banc. Une vieille dame s’approche, elle me sourit.

— Ça va, ma petite ?

Je hoche la tête, mais elle voit bien que non. Elle s’assied à côté de moi, me tend un mouchoir.

— Les hommes, hein… Ils savent pas ce qu’ils perdent. Moi, j’ai perdu mon mari il y a vingt ans. J’ai cru que j’allais mourir de chagrin. Mais la vie continue. On trouve d’autres raisons de sourire.

Je la remercie. Son sourire me réchauffe un peu le cœur. Je me dis que peut-être, moi aussi, je trouverai la force de sourire à nouveau.

Le soir, Marc revient chercher ses affaires. Il ne dit rien. Il évite mon regard. Je le regarde une dernière fois, et je lui dis :

— Merci pour tout. Même pour la douleur. Grâce à toi, je saurai ce que je ne veux plus jamais vivre.

Il ne répond pas. Il part. Je ferme la porte derrière lui. Je me sens légère, soudain. Comme si un poids venait de s’envoler.

Je prends une grande inspiration. Je me regarde dans le miroir. Je me promets de ne plus jamais me perdre pour quelqu’un. De ne plus jamais laisser quelqu’un me briser.

Et vous, avez-vous déjà tout donné pour quelqu’un, jusqu’à vous oublier vous-même ? Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir été trahi ?