Quand ma femme est devenue cheffe, et qu’il ne restait que des boulets à la maison
— Tu rentres encore tard ce soir ?
Ma voix tremblait un peu, même si j’essayais de la rendre neutre. Sophie, debout dans l’entrée, enfilait déjà son manteau noir, celui qu’elle portait depuis qu’elle avait commencé au « Chêne étoilé » à Liège. Elle ne me regardait pas, occupée à chercher ses clés dans son sac.
— Je ne sais pas, Benoît. Il y a un nouveau menu à tester, et le chef veut que je supervise la brigade. Je ne peux pas partir avant minuit, tu le sais bien.
Je n’ai rien répondu. J’ai juste regardé la table de la cuisine, où traînaient encore les restes de la veille : une boîte de boulets sauce lapin achetés au Delhaize, quelques frites froides, et une salade flétrie. Avant, Sophie préparait toujours quelque chose, même simple, même rapide. Maintenant, elle cuisinait pour des inconnus, et à la maison, il ne restait que des restes.
Notre fils, Lucas, est descendu de sa chambre, traînant les pieds, les yeux rivés à son téléphone.
— Papa, y a encore des croquettes ?
Je me suis levé, un peu trop brusquement, et j’ai fouillé dans le congélateur. Rien. Plus de croquettes, plus de carbonnades, plus de rien. J’ai marmonné :
— On mangera des boulets, encore…
Lucas a levé les yeux au ciel. Il n’avait que quinze ans, mais déjà cette lassitude dans la voix :
— Super. Encore les restes. Tu peux pas cuisiner, toi ?
J’ai senti la colère monter, mais aussi une honte sourde. J’étais ingénieur, je savais résoudre des équations, réparer une chaudière, mais faire à manger ? J’étais perdu. Avant, on était une famille normale, banale, comme tant d’autres à Namur. Deux ingénieurs dans une petite boîte industrielle, des horaires réguliers, des vacances à la mer du Nord, des soirées devant la télé. Et puis, Sophie a été repérée lors d’un concours de cuisine à Ciney. Elle a gagné, et tout a changé.
Au début, j’étais fier. Ma femme, cheffe ! On en parlait dans le journal local, les voisins nous félicitaient. Mais très vite, la fierté a laissé place à l’inquiétude. Sophie rentrait tard, fatiguée, les mains abîmées par les heures passées en cuisine. Elle ne parlait plus que de dressage, de fournisseurs, de clients exigeants. À la maison, elle n’était plus là. Et moi, je me retrouvais seul avec Lucas, à improviser des repas, à remplir le frigo de plats préparés.
Un soir, alors que je débarrassais la table, Lucas a lancé :
— Tu crois qu’elle va rentrer un jour avant qu’on dorme ?
J’ai haussé les épaules. Je ne savais plus quoi répondre. J’avais peur de la réponse. J’avais peur de la perdre, tout simplement.
Les semaines ont passé. Les disputes sont devenues plus fréquentes. Un soir, alors que Sophie rentrait, épuisée, je n’ai pas pu me retenir :
— Tu penses encore à nous, parfois ? Ou bien ta famille, c’est ta brigade maintenant ?
Elle a posé son sac, les yeux rougis par la fatigue, et m’a regardé comme si elle ne me reconnaissait plus.
— Tu crois que c’est facile ? Tu crois que je fais ça pour moi ? Tu sais ce que ça représente, pour une femme, d’être cheffe en Belgique ? On me regarde de travers, on attend que je me plante. Je dois être deux fois meilleure que les autres. Et toi, tu me reproches de travailler trop ?
J’ai senti la colère, la tristesse, la peur, tout se mélanger. J’ai crié :
— Et nous, alors ? On compte encore ?
Lucas, qui écoutait derrière la porte, a claqué la sienne. J’ai eu honte. Honte de ma jalousie, honte de ma faiblesse. Mais aussi honte de ne plus savoir comment tenir ma famille.
Les jours suivants, j’ai essayé de faire des efforts. J’ai cherché des recettes sur internet, j’ai tenté de cuisiner des stoemps, des chicons au gratin. Lucas a ri de mes essais, mais au moins, on riait ensemble. Pourtant, le vide restait. Sophie était là sans être là. Elle parlait de son travail, de ses collègues, mais jamais de nous. J’avais l’impression d’être devenu invisible.
Un samedi, alors que je faisais les courses au Carrefour, j’ai croisé Martine, la voisine. Elle m’a demandé, d’un air faussement compatissant :
— Ça va, Benoît ? On ne voit plus Sophie…
J’ai souri, gêné. J’ai menti :
— Elle travaille beaucoup, c’est tout.
Mais je voyais bien dans ses yeux qu’elle savait. Tout le quartier savait. On n’était plus la famille modèle. On était « ceux dont la femme ne rentre plus ».
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé Lucas assis dans le noir, la télé allumée sans le son.
— Papa, tu crois qu’elle va revenir ?
J’ai voulu le rassurer, mais je n’y croyais plus moi-même. J’ai juste posé ma main sur son épaule.
— On va essayer, fiston. On va essayer.
La nuit, je ne dormais plus. Je repensais à nos débuts, à nos promenades le long de la Meuse, à nos rêves de maison, de famille. Où étaient passés ces rêves ? Est-ce que le succès de Sophie valait la solitude, les silences, les repas froids ?
Un dimanche, j’ai décidé de l’attendre devant le restaurant. J’ai attendu des heures, sous la pluie, regardant les clients sortir, repus, heureux. Quand Sophie est enfin sortie, elle m’a vu, surprise.
— Benoît ? Qu’est-ce que tu fais là ?
J’ai senti les larmes monter. J’ai murmuré :
— J’ai besoin de toi. Lucas a besoin de toi. On ne veut pas d’une cheffe étoilée, on veut une maman, une femme, à la maison, parfois. Juste parfois.
Elle a baissé les yeux. Elle a pris ma main. On est restés là, sous la pluie, sans parler. J’ai compris qu’elle aussi avait peur. Peur de décevoir, peur de choisir, peur de tout perdre.
Depuis ce soir-là, on a essayé de réapprendre à vivre ensemble. Ce n’est pas facile. Il y a encore des soirs où Sophie rentre tard, des soirs où je rate mes stoemps, des soirs où Lucas mange des frites devant la télé. Mais il y a aussi des matins où on se retrouve autour d’un café, des dimanches où on cuisine ensemble, maladroitement, en riant.
Je ne sais pas si on retrouvera ce qu’on a perdu. Je ne sais pas si on sera encore cette famille banale de Namur. Mais j’ai compris que le plus important, ce n’est pas ce qu’il y a dans l’assiette, mais ceux qui sont autour de la table.
Est-ce qu’on peut vraiment tout avoir ? Est-ce qu’on peut réussir sans se perdre ? Je vous pose la question, parce que moi, je cherche encore la réponse.