Je croyais avoir trouvé le bonheur…
— Benoît, tu peux m’aider avec les sacs ?
J’étais debout devant la porte du Delhaize, les bras chargés de courses, le cœur battant plus vite que d’habitude. Benoît, mon mari depuis trois ans, était adossé au mur, une cigarette à la main, les yeux perdus dans le vide. Il ne m’a même pas regardée. J’ai senti la colère monter, mais aussi cette vieille tristesse, celle qui me serre la gorge depuis des mois.
— Je finis ma clope, Aurélie, tu vois pas que je suis occupé ?
Sa voix était sèche, presque étrangère. Autour de nous, les gens passaient, certains me lançaient un regard compatissant, d’autres détournaient les yeux. Je me suis sentie humiliée, mais j’ai serré les dents. J’ai posé les sacs à mes pieds, les mains tremblantes.
— Tu pourrais au moins faire semblant de t’en soucier, ai-je murmuré, plus pour moi-même que pour lui.
Il a soufflé sa fumée vers le ciel gris de Liège, puis il a écrasé sa cigarette d’un geste brusque. Il a pris un sac, sans un mot, et a commencé à marcher vers la voiture. J’ai ramassé le reste, le cœur lourd, et je l’ai suivi. Le silence entre nous était devenu une habitude, un mur invisible qui grandissait chaque jour.
Dans la voiture, il a allumé la radio, fort, pour couvrir le silence. Les infos parlaient d’une nouvelle grève à la SNCB, des prix qui montaient encore. J’ai regardé par la fenêtre, les larmes aux yeux. Je me suis revue, il y a trois ans, le jour de notre mariage à la mairie de Liège. J’étais si heureuse, si naïve. Je croyais que l’amour suffisait.
À la maison, j’ai rangé les courses seule. Benoît s’est enfermé dans le salon, devant son ordinateur. J’ai entendu le son des jeux vidéo, les cris des joueurs en ligne. J’ai eu envie de hurler. Mais j’ai continué à ranger, méthodique, comme si chaque boîte de conserve pouvait remettre de l’ordre dans ma vie.
Mon téléphone a vibré. Un message de ma sœur, Sophie :
« Ça va, Auré ? Tu passes ce soir chez maman ? »
Je n’ai pas répondu tout de suite. Je savais que si j’allais chez maman, elle verrait tout de suite que ça n’allait pas. Elle poserait des questions, elle insisterait. Et je n’avais pas la force de mentir.
Benoît est sorti du salon, une bière à la main. Il s’est arrêté dans l’embrasure de la porte.
— Tu vas encore chez ta mère ?
Sa voix était pleine de reproches. J’ai senti la colère monter à nouveau.
— Oui, j’y vais. J’ai besoin de voir quelqu’un qui me parle, tu comprends ?
Il a haussé les épaules, a bu une gorgée, puis il est retourné dans le salon sans un mot. J’ai eu envie de tout casser. Mais je me suis contentée de prendre mon sac et de claquer la porte.
Dans la rue, l’air était lourd, chargé d’orage. J’ai marché vite, comme pour fuir ma propre vie. Les pavés de mon quartier, Outremeuse, étaient mouillés par la pluie du matin. J’ai croisé Madame Dupont, la voisine du rez-de-chaussée, qui promenait son chien.
— Bonjour Aurélie, ça va ?
J’ai forcé un sourire.
— Oui, oui, ça va, merci.
Mais elle a vu mes yeux rougis. Elle a posé une main sur mon bras.
— Tu sais, ma fille aussi a eu des moments difficiles avec son mari. Faut pas hésiter à parler, hein.
J’ai hoché la tête, la gorge serrée. J’ai continué mon chemin, les mots de Madame Dupont résonnant dans ma tête.
Chez maman, l’odeur du café m’a accueillie. Sophie était déjà là, assise à la table, un bébé dans les bras. Ma nièce, petite Louise, a tendu les bras vers moi.
— Auré ! Viens, regarde comme elle a grandi !
J’ai pris Louise dans mes bras, et pour la première fois de la journée, j’ai senti un peu de chaleur. Maman m’a regardée, inquiète.
— Tu as l’air fatiguée, ma chérie. Ça ne va pas avec Benoît ?
Je n’ai pas pu mentir. Les larmes sont venues toutes seules.
— Je ne sais plus, maman. J’ai l’impression qu’il ne m’aime plus. Il ne me parle plus, il ne m’aide plus… Je me sens seule, même quand il est là.
Sophie a posé une main sur la mienne.
— Tu veux dormir ici ce soir ?
J’ai secoué la tête. Je savais que fuir ne résoudrait rien. Mais j’avais besoin de parler, de vider mon sac.
— Je croyais que le mariage, c’était du bonheur. Mais là, j’ai l’impression d’être invisible. Il ne me regarde plus, il ne me touche plus. Il ne fait que jouer à ses jeux, boire ses bières…
Maman a soupiré.
— Tu sais, ton père aussi, il a eu des périodes comme ça. Le travail, le stress… Mais il faut parler, Aurélie. Sinon, ça s’envenime.
J’ai hoché la tête, mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas que le stress. Quelque chose s’était cassé entre nous. Et je ne savais pas comment le réparer.
Le soir, je suis rentrée à la maison. Benoît était toujours devant son ordinateur. J’ai pris mon courage à deux mains.
— Benoît, il faut qu’on parle.
Il a levé les yeux, agacé.
— Encore ? Tu vas me faire une scène ?
J’ai senti la colère exploser.
— Non, je veux juste comprendre ce qui se passe. Tu ne me regardes plus, tu ne m’aides plus. On dirait que tu t’en fous de tout !
Il a haussé les épaules.
— T’es jamais contente, Aurélie. Tu veux toujours plus. J’ai pas envie de parler, là.
J’ai eu envie de pleurer, mais je me suis retenue. J’ai pris mes clés, mon manteau.
— Très bien. Je vais dormir chez maman.
Il n’a pas réagi. J’ai claqué la porte, et cette fois, je n’ai pas regardé en arrière.
Dans la nuit, allongée dans mon vieux lit d’adolescente, j’ai repensé à tout. À nos débuts, à nos rires, à nos projets. Où étaient passés ces moments ? Comment en étions-nous arrivés là ?
Le lendemain, Benoît m’a envoyé un message :
« Je suis désolé. Je sais pas ce qui m’arrive. On peut parler ? »
J’ai hésité. J’avais envie de lui répondre, de croire qu’on pouvait encore réparer les choses. Mais j’avais aussi peur. Peur de souffrir encore, peur de me perdre.
Je me suis levée, j’ai regardé par la fenêtre. Le soleil se levait sur Liège, la ville reprenait vie. J’ai pensé à toutes ces femmes qui, comme moi, se sentent seules dans leur couple. À toutes ces illusions qu’on se fait sur le bonheur.
Est-ce que le bonheur existe vraiment, ou est-ce qu’on se contente de survivre, jour après jour ? Est-ce qu’on peut encore se retrouver, ou est-ce que tout est déjà perdu ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?