Pourquoi c’est toujours moi qui dois m’occuper de maman ?
— Tu pourrais venir au moins une fois cette semaine, Arnaud ! Je ne peux pas tout faire toute seule, tu sais !
Ma voix tremble, résonne dans la cuisine froide de la maison de maman à Namur. Au bout du fil, le silence d’Arnaud pèse plus lourd que n’importe quelle réponse. J’entends à peine le bruit de la circulation derrière lui, comme s’il était déjà loin, détaché, ailleurs.
— J’ai du boulot, tu sais bien, répond-il enfin, la voix lasse. Et puis, tu t’en sors très bien, toi. Maman préfère que ce soit toi, non ?
Je serre le combiné, mes ongles s’enfoncent dans ma paume. Cette phrase, je l’ai entendue toute ma vie : « Toi, tu t’en sors. » Comme si j’étais née pour encaisser, pour porter, pour réparer. Mais ce n’est pas vrai. Je ne m’en sors pas. Je me noie.
Je raccroche sans un mot. Dans le salon, maman gémit. Sa toux sèche résonne contre les murs tapissés de photos de famille. Sur la plupart, Arnaud sourit, dans les bras de maman. Moi, je suis souvent sur le côté, un peu floue, un peu effacée. Je me demande si c’est un hasard ou si c’est le reflet exact de ma place dans cette famille.
Je m’appelle Sophie, j’ai 38 ans, et depuis six mois, je suis revenue vivre chez maman parce qu’elle ne peut plus rester seule. Cancer du poumon, stade avancé. Les médecins de la clinique Sainte-Elisabeth ont été clairs : il ne reste plus beaucoup de temps. Mais Arnaud, lui, habite à Bruxelles, il a « sa vie », son boulot, ses amis. Moi, j’ai mis la mienne entre parenthèses, comme toujours.
Je me souviens de ce jour où tout a basculé. Maman venait de sortir de l’hôpital, elle était faible, amaigrie. Arnaud est passé en coup de vent, un bouquet de fleurs à la main. Il a embrassé maman, plaisanté, puis il est reparti, prétextant une réunion. Maman l’a regardé partir, les yeux brillants d’amour. Puis elle s’est tournée vers moi :
— Tu comprends, Sophie, il est tellement occupé…
J’ai eu envie de hurler. Moi aussi, j’avais une vie, un travail à la bibliothèque de Jambes, des amis, des rêves. Mais tout ça s’est effacé devant la maladie de maman. J’ai pris un congé sans solde, j’ai quitté mon appartement, j’ai tout laissé derrière moi. Pour elle. Pour cette femme qui ne m’a jamais vraiment regardée.
Les jours passent, rythmés par les soins, les médicaments, les visites à domicile de l’infirmière. Maman devient de plus en plus dépendante. Parfois, elle me regarde avec une lueur de tendresse, mais le plus souvent, elle me reproche des détails : « Tu as oublié mes biscuits préférés », « Tu as mis trop de sel dans la soupe », « Arnaud, lui, il savait toujours comment me faire rire… »
Je me surprends à lui en vouloir. À lui, à Arnaud, à cette injustice qui me colle à la peau depuis l’enfance. Je me revois, petite, dans la cour de l’école communale de Salzinnes, attendant que maman vienne me chercher. Elle arrivait toujours en retard, s’excusait à peine, puis filait acheter une glace à Arnaud pour « se faire pardonner ». Moi, j’avais droit à un sourire distrait, parfois à un reproche : « Tu pourrais faire un effort, Sophie, tu sais que je suis fatiguée. »
Un soir, alors que je prépare le repas, maman me demande soudain :
— Tu as des nouvelles d’Arnaud ?
Je sens la colère monter. Je pose la casserole un peu trop fort sur la plaque.
— Il n’a pas le temps, maman. Il travaille, il sort, il vit. Moi, je suis là, tous les jours, mais ça, ça ne compte pas, hein ?
Maman me regarde, surprise. Elle ouvre la bouche, puis la referme. Un silence lourd s’installe. Je me sens coupable, mais aussi soulagée d’avoir enfin dit ce que je ressens.
La nuit, je dors mal. Je repense à tout ce que j’ai sacrifié. À ce que j’aurais pu être si j’avais eu, moi aussi, le droit d’être aimée sans condition. Je me demande si Arnaud se pose les mêmes questions, là-bas, dans son appartement moderne, entouré de ses amis, de ses collègues. Est-ce qu’il pense à maman ? À moi ?
Un dimanche, Arnaud débarque à l’improviste. Il arrive avec un grand sourire, des croissants de chez Le Pain Quotidien, et une bouteille de jus d’orange. Maman rayonne. Elle oublie sa douleur, rit à ses blagues, lui caresse la joue. Je les regarde, un nœud dans la gorge. Je me sens de trop, comme toujours.
Après le repas, Arnaud me prend à part dans le jardin.
— Tu sais, Sophie, je t’admire. Je ne pourrais pas faire ce que tu fais. Je suis trop lâche, peut-être…
Je le fixe, incrédule. Il baisse les yeux, mal à l’aise.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que je n’ai pas envie de fuir, parfois ? Mais je n’ai pas le choix, Arnaud. Quelqu’un doit s’occuper d’elle.
Il soupire, passe une main dans ses cheveux.
— Maman t’aime, tu sais. Elle ne sait juste pas comment le montrer.
Je ris, un rire amer.
— Elle t’aime, toi. Moi, je suis juste… utile.
Il ne répond pas. Il retourne auprès de maman, me laissant seule avec ma rancœur.
Les semaines passent. Maman décline. Elle parle de moins en moins, dort de plus en plus. Un soir, alors que je l’aide à se coucher, elle me prend la main.
— Tu es une bonne fille, Sophie. Je ne te l’ai pas assez dit. Je suis désolée.
Je sens les larmes monter. Je voudrais lui dire que ce n’est pas suffisant, que j’aurais voulu qu’elle me voie, qu’elle m’aime, moi aussi. Mais je me tais. Je caresse sa main, je lui souris. C’est tout ce qu’il me reste.
Quelques jours plus tard, maman s’éteint, paisiblement, dans son sommeil. Arnaud arrive trop tard. Il pleure, s’effondre. Je le prends dans mes bras, malgré tout. Parce que c’est ce qu’on attend de moi. Parce que je suis celle qui tient, celle qui console, celle qui reste.
Aujourd’hui, la maison est vide. Je range les affaires de maman, je trie les photos. Je tombe sur une lettre, écrite de sa main. Elle me remercie, me demande pardon. Elle dit qu’elle m’a toujours aimée, mais qu’elle ne savait pas comment le montrer. Je pleure, longtemps. Je me demande si ça change quelque chose, maintenant.
Pourquoi faut-il attendre la fin pour dire les choses essentielles ? Pourquoi l’amour est-il si compliqué, si maladroit, dans certaines familles ? Est-ce que d’autres se reconnaissent dans mon histoire ?