Des lacets noués et des cœurs défaits : une matinée à Liège

— Tu vas encore partir comme ça, Grégoire ?

La voix de Sophie tremblait, mais elle essayait de la tenir droite, fière, comme si elle voulait me défier. Je m’étais assis sur le vieux pouf du couloir, celui qu’on avait acheté chez Ikea à Rocourt il y a des années, et je nouais mes lacets avec une lenteur rageuse. Mes mains tremblaient, pas à cause du froid, mais à cause de la colère qui me rongeait depuis l’aube. Je n’avais pas dormi, ou si peu, et chaque mot échangé ce matin avait été une gifle, un reproche, une blessure de plus.

— Je vais bosser, Sophie. Tu veux que je fasse quoi ? Que je reste ici à tourner en rond, à m’excuser pour des trucs que je comprends même pas ?

Elle a détourné les yeux, mais je voyais bien qu’elle était au bord de craquer. Ses cheveux châtains, d’habitude si bien coiffés, étaient en bataille. Elle portait encore son pyjama, un vieux truc bleu avec des étoiles, et elle avait l’air d’avoir dix ans de plus. Pourtant, Sophie n’avait que trente-huit ans, comme moi. Mais la fatigue, les soucis, les disputes, tout ça nous avait vieillis avant l’heure.

— Tu comprends pas, c’est ça le problème, a-t-elle murmuré. Tu comprends jamais rien. Tu rentres tard, tu dis rien, tu fais la gueule, et tu t’étonnes que je pète un câble ?

J’ai serré les dents. J’aurais voulu lui dire que moi aussi, j’en avais marre. Marre de ce boulot à l’usine, marre de la pression, marre de rentrer dans un appart qui sent le renfermé et la défaite. Mais j’ai rien dit. J’ai fini de nouer mes lacets, j’ai attrapé ma veste, et j’ai ouvert la porte.

— Grégoire, attends…

Sa voix s’est brisée. Je me suis arrêté, la main sur la poignée. J’ai senti son regard dans mon dos, lourd, désespéré. J’ai fermé les yeux un instant. J’aurais voulu revenir en arrière, retrouver la Sophie d’avant, celle qui riait pour un rien, qui me prenait la main dans la rue, qui croyait encore qu’on pouvait être heureux à Liège, même avec peu.

Mais tout ça, c’était loin. Maintenant, on se disputait pour des factures, pour le gamin qui ramenait des mauvaises notes, pour la belle-mère qui critiquait tout, pour la voiture qui tombait en panne, pour la pluie qui n’arrêtait jamais. On se disputait parce qu’on ne savait plus comment s’aimer.

— Je dois y aller, j’ai dit, la voix rauque.

J’ai claqué la porte, un peu trop fort. Dans la cage d’escalier, l’odeur de soupe de la voisine du dessous m’a pris à la gorge. J’ai descendu les marches en courant presque, comme si je pouvais fuir tout ce qui me pesait.

Dehors, il pleuvait, évidemment. Une pluie fine, froide, qui s’infiltrait partout. J’ai marché jusqu’à l’arrêt de bus, les mains dans les poches, la tête baissée. J’ai croisé Monsieur Lambert, le voisin du troisième, qui promenait son chien. Il m’a lancé un « Bonjour » timide, mais je n’ai pas répondu. J’avais pas la tête à ça.

Dans le bus, j’ai regardé mon reflet dans la vitre. J’avais l’air fatigué, les traits tirés, les yeux cernés. J’ai repensé à Sophie, à ses larmes, à sa voix brisée. Et puis à notre fils, Lucas, qui dormait encore quand je suis parti. Il a douze ans, et il commence déjà à nous fuir, à s’enfermer dans sa chambre, à nous regarder comme si on était des étrangers. Je me suis demandé si c’était de notre faute, si on avait raté quelque chose.

Au boulot, l’ambiance était morose. L’usine de Herstal, c’est pas l’endroit où on rêve de faire carrière, mais c’est ce que j’ai trouvé après la fermeture de la sidérurgie. On est tous là parce qu’on n’a pas le choix. Les collègues parlaient du match du Standard, des grèves à Bruxelles, des prix qui montent. Moi, je faisais semblant d’écouter, mais j’avais la tête ailleurs.

Vers midi, j’ai reçu un message de Sophie : « On doit parler ce soir. »

J’ai senti mon estomac se nouer. J’ai relu le message dix fois. J’ai pensé à toutes les disputes, à toutes les fois où on s’est dit qu’on allait se séparer, et puis non, parce qu’on n’a pas les moyens, parce qu’on a Lucas, parce qu’on a peur d’être seuls. J’ai pensé à ma mère, qui m’avait dit un jour : « Le mariage, c’est pas pour les lâches. »

La journée s’est traînée. À la pause, j’ai fumé une clope dehors avec Ahmed, un collègue. Il m’a demandé si ça allait, j’ai haussé les épaules. Il a souri tristement :

— T’inquiète, mon vieux. Chez moi aussi, c’est la guerre. C’est la vie, hein.

J’ai souri, mais j’avais envie de pleurer. J’ai pensé à tout ce qu’on ne se dit pas, à tout ce qu’on garde pour soi, par fierté, par peur, par honte.

Le soir, je suis rentré à pied. J’avais besoin de marcher, de réfléchir. La pluie avait cessé, mais le ciel restait bas, gris. J’ai traversé le parc d’Avroy, j’ai regardé les enfants jouer, insouciants. J’ai pensé à Lucas, à ce qu’il deviendrait, à ce qu’on lui transmet.

Quand je suis arrivé à l’appartement, la lumière était allumée dans la cuisine. J’ai entendu des voix, celle de Sophie, celle de Lucas. Ils parlaient doucement. J’ai hésité sur le palier. J’avais peur d’entrer, peur de ce qu’on allait se dire.

J’ai poussé la porte. Sophie était assise à la table, une tasse de thé entre les mains. Lucas faisait ses devoirs. Il m’a lancé un regard rapide, puis il s’est replongé dans ses cahiers.

— On peut parler ? a demandé Sophie, sans lever les yeux.

J’ai hoché la tête. Lucas a compris, il a rangé ses affaires et il est parti dans sa chambre. La porte s’est refermée doucement.

— Je peux plus continuer comme ça, Grégoire. Je suis fatiguée. On fait que se disputer, on se fait du mal. Je veux pas que Lucas grandisse dans cette ambiance.

Sa voix était calme, mais je sentais qu’elle avait réfléchi toute la journée. J’ai senti la panique monter. Je savais pas quoi dire. J’avais envie de lui dire que moi aussi, j’en pouvais plus, mais que je savais pas comment changer les choses.

— Tu veux qu’on se sépare ?

Elle a haussé les épaules. Des larmes ont coulé sur ses joues. J’ai eu envie de la prendre dans mes bras, mais je savais pas si j’en avais encore le droit.

— Je sais pas. J’ai juste besoin que ça change. J’ai besoin de retrouver un peu de bonheur, tu comprends ?

J’ai hoché la tête. J’ai regardé autour de moi, les murs gris, les photos de vacances d’il y a dix ans, le frigo couvert de dessins de Lucas. J’ai eu mal au cœur. J’ai pensé à tout ce qu’on avait construit, à tout ce qu’on risquait de perdre.

— On peut essayer, j’ai murmuré. On peut essayer de faire autrement. Pour Lucas. Pour nous.

Elle a souri, un sourire triste, mais c’était déjà ça. On a parlé longtemps, ce soir-là. On a vidé notre sac, on a pleuré, on s’est engueulés encore, mais on a fini par se prendre la main. Comme avant. Comme si on avait encore une chance.

Lucas est sorti de sa chambre, il nous a regardés, inquiet. Je lui ai souri, j’ai tendu la main. Il est venu s’asseoir entre nous. On est restés là, tous les trois, silencieux, mais ensemble.

Je me demande souvent comment on en est arrivés là, à se perdre, à se retrouver. Est-ce que l’amour, c’est juste tenir bon, malgré tout ? Est-ce que ça vaut la peine de se battre, même quand tout semble perdu ? Qu’en pensez-vous, vous ?