Dans l’étau du périphérique de Liège
— Tu vas encore être en retard, Lucie !
La voix de mon frère, Arnaud, résonne dans mon oreille, sèche, tranchante, même à travers le haut-parleur du téléphone. Je serre le volant, la sueur perle sur mon front malgré la climatisation qui souffle à fond. Les voitures sont immobiles, pare-chocs contre pare-chocs, sur le périphérique de Liège. Le soleil tape sur le toit de ma vieille Renault Clio, et l’air vibre au-dessus de l’asphalte comme une illusion d’eau au loin. Je regarde l’horloge : seize heures trente. Je devrais déjà être chez maman, à Seraing, pour l’anniversaire de ses soixante-cinq ans. Mais voilà, le sort s’acharne, et je suis coincée ici, dans ce foutu zator, ce bouchon interminable.
— Je fais ce que je peux, Arnaud, tu crois que je contrôle le trafic ?
— T’as toujours une excuse, hein. C’est pas compliqué d’être à l’heure une fois dans ta vie !
Je coupe la communication, la gorge serrée. Il ne comprend rien. Il ne sait pas ce que c’est, de jongler entre le boulot à la mutualité, les enfants, et les attentes de la famille. Lui, il vit encore chez maman, il n’a jamais quitté la maison, jamais pris de risques. Je soupire, ferme les yeux une seconde. Autour de moi, les autres conducteurs semblent tout aussi prisonniers, certains tapotent nerveusement sur leur volant, d’autres crient dans leur téléphone. Une femme dans une Golf à côté de moi pleure en silence, essuie ses larmes du revers de la main. Je me demande ce qui la retient, elle aussi, dans ce bouchon, dans sa vie.
La radio crache les infos : « Un accident sur le pont de Fragnée, circulation totalement à l’arrêt. Température extérieure : trente-deux degrés. » Je coupe le son. Je n’ai pas besoin d’en savoir plus. Je me sens prise au piège, pas seulement par le trafic, mais par tout ce que je fuis depuis des mois. Depuis la mort de papa, il y a deux ans, rien n’est plus pareil. Maman s’est refermée, Arnaud est devenu aigri, et moi… moi, j’ai fui, sous prétexte du travail, des enfants, de la vie moderne. Mais aujourd’hui, je n’ai plus d’échappatoire. Je dois affronter la famille, les reproches, les non-dits.
Je repense à la dernière fois où nous étions tous réunis. C’était à l’enterrement. Les regards lourds, les silences pesants. Maman n’avait pas pleuré, pas devant nous en tout cas. Arnaud avait serré les poings, la mâchoire crispée. Et moi, j’avais voulu parler, dire quelque chose, mais les mots étaient restés coincés dans ma gorge. Depuis, chaque rencontre est une épreuve. Je me sens étrangère dans ma propre famille.
Un klaxon retentit derrière moi. Je sursaute, regarde dans le rétroviseur. Un homme en costume, la cinquantaine, me fait signe d’avancer. Mais il n’y a nulle part où aller. Je hausse les épaules, impuissante. Je pense à mes enfants, Léa et Simon, restés chez leur père ce week-end. Je me demande s’ils pensent à moi, s’ils me reprochent aussi mes absences. Je me sens coupable, partout, tout le temps.
Mon téléphone vibre. Un message d’Arnaud : « Dépêche-toi. Maman t’attend. »
Je tape une réponse, les mains tremblantes : « Je fais au plus vite. »
Le temps s’étire, interminable. Je regarde les gens autour de moi, tous coincés dans leur bulle, chacun avec ses propres drames. Un couple se dispute dans une Peugeot, la femme crie, l’homme frappe le volant. Un adolescent écoute de la musique à fond, les yeux fermés, comme pour s’évader. Je me demande ce qui se passerait si je sortais de la voiture, si je criais, si je laissais tout tomber. Mais je reste là, prisonnière de mes obligations, de mes peurs.
Je repense à maman, à sa voix douce, à ses mains usées par les années passées à l’usine Cockerill. Elle a tout sacrifié pour nous, pour que nous ayons une vie meilleure. Et moi, je fuis, je m’éloigne, incapable de lui parler, de lui dire ce que je ressens. Je me souviens de ses mots, un soir d’hiver, alors que je voulais partir à Bruxelles pour mes études : « Tu reviendras, Lucie. On revient toujours chez soi. »
Mais je n’ai jamais vraiment su où était « chez moi ».
Le soleil décline, la lumière devient dorée. Enfin, les voitures avancent, lentement, mètre par mètre. Je sens la tension monter en moi. Je vais arriver en retard, encore une fois. Je me prépare déjà aux reproches, aux regards déçus. Je me demande si maman va sourire, ou si elle va détourner les yeux, comme d’habitude.
J’arrive enfin à Seraing, devant la petite maison en briques rouges. Le jardin est envahi par les mauvaises herbes, le portail grince. Je coupe le moteur, reste un instant assise, le cœur battant. J’entends des voix à l’intérieur, des rires, des éclats de voix. Je prends une grande inspiration, sors de la voiture.
Arnaud m’attend sur le pas de la porte, les bras croisés. Il me lance un regard noir.
— T’es en retard. Comme d’habitude.
— J’ai fait ce que j’ai pu, Arnaud. Le périph était bloqué, tu le sais bien.
— Tu trouves toujours une excuse. Tu crois que maman n’a pas assez de soucis comme ça ?
Je sens la colère monter. Je n’ai pas envie de me justifier, pas aujourd’hui. Mais je ravale mes mots, entre dans la maison. L’odeur du café, des gaufres, me frappe. Maman est là, assise dans le salon, entourée de quelques voisins. Elle me sourit faiblement, se lève avec difficulté.
— Lucie, ma chérie…
Je m’approche, l’embrasse. Elle tremble un peu. Je vois dans ses yeux la fatigue, la tristesse. Je me sens coupable, encore. Les voisins s’éclipsent, Arnaud ferme la porte derrière eux. Le silence s’installe.
— Tu vas bien, maman ?
Elle hoche la tête, esquisse un sourire.
— Ça va, tu sais… Je suis contente que tu sois là.
Arnaud s’assied, me fixe.
— Tu pourrais venir plus souvent, tu sais. On n’a qu’une mère.
Je le regarde, la colère revient. Je me lève, fais les cent pas dans le salon.
— Tu crois que c’est facile, Arnaud ? Tu crois que j’ai pas envie d’être là ? Mais j’ai une vie, moi aussi ! Un boulot, des enfants, des factures à payer !
— Et moi, tu crois que j’ai pas de vie ? Je suis resté ici pour aider maman, pendant que toi tu faisais ta vie à Bruxelles !
Maman lève les mains, supplie du regard.
— Arrêtez, s’il vous plaît…
Mais c’est trop tard. Les mots sortent, violents, incontrôlables.
— Tu me reproches de vouloir autre chose que cette vie, Arnaud ? Tu crois que c’est facile de tout porter sur ses épaules ?
— Tu n’as jamais rien porté, Lucie ! Tu t’es toujours échappée !
Je sens les larmes monter. Je me tourne vers maman.
— Dis-lui, maman. Dis-lui que j’ai fait de mon mieux.
Elle baisse les yeux, murmure :
— Je sais, ma fille. Je sais…
Le silence retombe. Je m’effondre sur le canapé, la tête entre les mains. Arnaud sort, claque la porte. Maman s’approche, pose sa main sur mon épaule.
— Tu sais, Lucie… La vie, c’est pas facile. On fait tous des erreurs. Mais il faut apprendre à se pardonner, à se parler.
Je pleure, enfin. Je laisse sortir tout ce que j’ai retenu depuis des années. Maman me serre dans ses bras, doucement, comme quand j’étais enfant.
— Je t’aime, maman.
— Moi aussi, ma chérie. Toujours.
La nuit tombe sur Seraing. Je regarde par la fenêtre, les lumières de la ville scintillent au loin. Je pense à Arnaud, à tout ce qu’on s’est dit, à tout ce qu’on n’a pas su se dire. Je me demande si un jour, on arrivera à se comprendre, à se pardonner. Est-ce que c’est ça, la famille ? Se blesser, se retrouver, recommencer ?
Et vous, qu’est-ce qui vous retient d’aller vers ceux que vous aimez ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ?