Je n’ai rien oublié
— Tu comptes encore aller à l’hôpital demain, Claire ? Tu passes plus de temps là-bas qu’ici, à la maison !
La voix de Luc résonne dans la petite cuisine, coupant net le silence du soir. Je pose la cuillère dans mon assiette, le cœur serré. Les murs jaunes, autrefois chaleureux, me semblent soudain étouffants. Je sens le regard de mon fils, Thomas, glisser de son assiette vers moi, inquiet. Je prends une inspiration, tentant de garder mon calme.
— Elle a besoin de moi, Luc. Tu sais très bien que Sophie ne va pas bien. Je ne peux pas la laisser seule, pas maintenant.
Luc lève les yeux au ciel, sa mâchoire se crispe. Il repousse son assiette, la fourchette claque contre la porcelaine. Je reconnais ce geste : il est à bout, fatigué de ces semaines où je disparais chaque après-midi pour rejoindre ma sœur à l’hôpital de Namur. Mais comment lui expliquer ce que je ressens ? Comment lui dire que chaque visite est une lutte contre la peur de la perdre ?
— Et nous, alors ? Tu crois qu’on n’a pas besoin de toi, ici ? Thomas a eu un contrôle de maths aujourd’hui, tu ne lui as même pas demandé comment ça s’est passé !
Je baisse les yeux, honteuse. Thomas détourne le regard, jouant avec son pain. Je voudrais m’excuser, lui dire que je pense à lui, que je l’aime, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me lève, prétextant de débarrasser la table. Dans la cuisine, je m’appuie contre l’évier, les larmes me montent aux yeux. J’entends Luc murmurer à Thomas :
— Ta mère est fatiguée, laisse-la tranquille.
Mais ce n’est pas de la fatigue, c’est de la peur. Peur de perdre Sophie, ma petite sœur, celle qui m’a toujours protégée quand nous étions enfants à Charleroi. Je revois nos jeux dans le jardin de nos parents, les rires, les disputes pour un rien. Et maintenant, elle est là, allongée dans ce lit d’hôpital, le visage pâle, les yeux cernés, luttant contre ce cancer qui la ronge depuis des mois.
Le lendemain, je prends le train pour Namur, comme chaque jour. Dans le wagon, je regarde défiler les paysages gris de l’hiver wallon, les champs détrempés, les maisons de briques rouges. Je pense à Luc, à Thomas, à tout ce que je laisse derrière moi à chaque fois que je monte dans ce train. Mais je n’ai pas le choix. Sophie a besoin de moi. Maman est morte trop tôt, papa s’est remarié et vit à Liège avec sa nouvelle femme, il ne vient jamais. Il ne reste que moi.
À l’hôpital, Sophie m’attend, un sourire faible sur les lèvres. Elle tente de plaisanter, de me rassurer, mais je vois bien qu’elle souffre. Je lui apporte des gaufres de Liège, son péché mignon, et des magazines. Nous parlons de tout et de rien, surtout de rien, pour éviter le sujet qui fâche. Mais aujourd’hui, elle me prend la main, son regard se fait grave.
— Claire, tu dois penser à toi aussi. Tu ne peux pas tout porter sur tes épaules. Luc et Thomas ont besoin de toi.
Je secoue la tête, les larmes aux yeux.
— Je ne peux pas te laisser, Sophie. Je ne veux pas te perdre.
Elle serre ma main plus fort.
— Tu ne me perdras pas. Mais tu risques de te perdre, toi, si tu continues comme ça.
Je rentre à la maison tard, épuisée. Luc est devant la télé, Thomas déjà couché. Je m’assieds à côté de lui, cherchant un geste, une parole pour briser la glace. Mais il reste silencieux, les yeux fixés sur l’écran. Je sens la distance grandir entre nous, chaque jour un peu plus.
Les semaines passent, rythmées par les allers-retours à l’hôpital, les disputes à la maison, les silences lourds. Un soir, alors que je rentre plus tôt, j’entends Luc au téléphone dans le salon. Sa voix est basse, tendue.
— Je ne sais plus quoi faire, maman. Claire n’est plus la même. Elle ne me regarde même plus. Je me sens seul, tu comprends ?
Je recule, le cœur serré. Je n’avais pas réalisé à quel point il souffrait, lui aussi. Je me sens coupable, partagée entre deux mondes qui s’effritent.
Un dimanche, Thomas explose à table.
— J’en ai marre, maman ! T’es jamais là ! Même pour mon anniversaire, t’étais à l’hôpital !
Je reste sans voix. Je voudrais lui expliquer, lui dire que je fais tout ça par amour, mais il se lève, claque la porte de sa chambre. Luc me lance un regard plein de reproches.
— Tu vois où ça nous mène, tout ça ?
Je passe la nuit à pleurer, seule dans la salle de bain. Je repense à mon enfance, à la promesse que j’avais faite à Sophie quand maman est morte : « Je serai toujours là pour toi. » Mais à quel prix ?
Quelques jours plus tard, Sophie fait une rechute. Je la retrouve inconsciente, entourée de machines. Les médecins sont pessimistes. Je m’effondre dans le couloir, incapable de respirer. Luc me rejoint, pose une main maladroite sur mon épaule.
— Je suis désolé, Claire. Je ne voulais pas te faire de mal. Je comprends maintenant. Mais il faut qu’on tienne ensemble, pour Thomas, pour nous.
Je me blottis contre lui, pour la première fois depuis des semaines. Nous restons là, en silence, unis dans la douleur.
Sophie meurt quelques jours plus tard. Les funérailles à Charleroi sont sobres, la famille dispersée, chacun enfermé dans sa peine. Je me sens vide, comme si une partie de moi s’était envolée avec elle.
À la maison, tout est à reconstruire. Thomas m’évite, Luc est distant. Je tente de reprendre le fil de ma vie, mais rien n’a plus de sens. Un soir, je trouve Thomas en larmes dans sa chambre. Je m’assieds à côté de lui, le prends dans mes bras.
— Je suis désolée, mon chéri. J’ai voulu bien faire, mais j’ai oublié que tu avais besoin de moi, toi aussi.
Il se blottit contre moi, sanglotant.
— Je t’aime, maman. J’avais juste peur que tu partes toi aussi.
Je réalise alors que la peur nous a tous séparés, chacun enfermé dans sa douleur. Je prends la main de Luc, nous parlons longtemps, de Sophie, de nous, de l’avenir. Petit à petit, la vie reprend ses droits, fragile, incertaine, mais vivante.
Aujourd’hui, il ne se passe pas un jour sans que je pense à Sophie. Je n’ai rien oublié. Mais j’ai compris que l’amour, c’est aussi savoir rester présent pour ceux qui restent. Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Ou faut-il simplement apprendre à vivre avec les cicatrices ?