Embouteillages et secrets sur la E42

— Tu vas encore arriver en retard, Lucie ?

La voix de mon mari, Marc, résonne dans le haut-parleur de la voiture, tranchante, presque métallique à cause du Bluetooth. Je serre le volant, la sueur perle sur ma nuque malgré la climatisation poussée à fond. Devant moi, la file de voitures sur la E42 ne bouge pas d’un centimètre. Le soleil tape sur le pare-brise, transformant l’habitacle en four. Je jette un œil à l’horloge : 17h38. Encore une journée qui s’étire, encore une excuse à trouver.

— Je suis coincée dans un bouchon, Marc. Ça fait trente minutes qu’on n’a pas avancé. Je ne peux rien y faire, tu sais bien comment c’est à cette heure-ci.

Il soupire, longuement. J’imagine son visage fermé, les rides qui se creusent autour de ses yeux fatigués. Depuis des mois, il ne me regarde plus vraiment. Il ne me parle plus que pour me reprocher mon absence, mes retards, mes silences. Je sens la colère monter, mais je la ravale. Pas maintenant. Pas ici, coincée entre une camionnette de la Poste et une BMW immatriculée à Namur.

— Tu pourrais partir plus tôt, tu le sais, lâche-t-il finalement. Ou demander à changer tes horaires. Tu n’es jamais là quand on a besoin de toi.

Je ferme les yeux une seconde, inspirant l’air artificiel de la clim. Il ne comprend pas. Il ne veut pas comprendre. Mon boulot à l’hôpital de Liège, c’est tout ce qui me reste parfois pour ne pas m’effondrer. Les patients, les collègues, les couloirs blancs, tout ça me donne l’illusion d’être utile, d’avoir encore une place quelque part. À la maison, je ne suis plus qu’une ombre.

— Je fais ce que je peux, Marc. Je raccroche, d’accord ? Je dois rester concentrée.

Je coupe la communication sans attendre sa réponse. Mon cœur bat trop vite. Je regarde dans le rétroviseur : derrière moi, mon fils, Thomas, casque vissé sur les oreilles, tape nerveusement sur son téléphone. Il ne me parle plus non plus. Depuis qu’il a eu seize ans, il me fuit, me juge, m’en veut pour des raisons que je n’arrive pas à saisir. Peut-être parce que je ne suis jamais là, justement. Peut-être parce que je n’ai pas su le protéger de nos disputes, de nos silences, de cette maison qui craque sous le poids des non-dits.

— Ça va, Thomas ?

Il ne répond pas. Il hausse les épaules, sans lever les yeux. Je me mords la lèvre. J’aimerais lui dire que je l’aime, que tout ça n’est pas de sa faute, que je fais de mon mieux. Mais les mots restent coincés dans ma gorge, comme toujours.

La radio diffuse les dernières infos : « Un accident sur la E42, à hauteur de Seraing, provoque d’importants ralentissements. Les automobilistes sont invités à prendre leur mal en patience. »

Je ris, un rire amer. Prendre son mal en patience. Facile à dire, quand on n’a pas une famille qui se délite à chaque minute, quand on ne sent pas la panique monter à l’idée de rentrer chez soi.

Je regarde autour de moi. Les autres conducteurs ont tous les mêmes visages fermés, fatigués. Une femme dans la voiture d’à côté pleure en silence, essuie ses larmes du revers de la main. Un homme tape du poing sur son volant. Un enfant crie à l’arrière d’une Opel Corsa. Chacun enfermé dans sa bulle, chacun avec ses propres drames.

Mon téléphone vibre. Un message de ma sœur, Sophie : « Maman ne va pas bien. Tu peux passer ce soir ? »

Je ferme les yeux. Maman. Encore une culpabilité à ajouter à la liste. Depuis la mort de papa, elle dépérit, s’accroche à nous comme à des bouées. Mais je n’ai plus la force. Je n’ai plus la force pour personne.

— Maman, on va rester là combien de temps ?

La voix de Thomas me surprend. Il a enlevé son casque, me regarde enfin. Ses yeux sont cernés, fatigués. Je sens mon cœur se serrer.

— Je ne sais pas, mon chéri. Il y a eu un accident, on doit attendre que ça se débloque.

Il soupire, regarde par la fenêtre. Je sens qu’il veut dire quelque chose, mais il se retient. Comme moi. On est pareils, finalement. Incapables de dire ce qu’on ressent, de crier notre douleur.

Le temps passe, lentement. La chaleur devient insupportable. Je coupe la clim pour économiser l’essence. L’air devient lourd, poisseux. Je sens la migraine monter. Je repense à la dernière dispute avec Marc, à ses mots durs, à ma propre violence. « Tu n’es jamais là, Lucie. Tu ne penses qu’à toi. » Est-ce vrai ? Suis-je devenue égoïste, incapable d’aimer ?

Un klaxon me fait sursauter. Devant, les voitures commencent à avancer, centimètre par centimètre. Je démarre, le cœur battant. Thomas remet son casque. Le silence retombe.

J’aimerais que tout s’arrête. Que le temps s’arrête, que je puisse descendre de cette voiture, marcher loin, très loin, et tout recommencer. Mais la vie ne s’arrête pas. Elle avance, comme cette file de voitures, lentement, douloureusement.

Je pense à maman, à Sophie, à Marc, à Thomas. À tout ce que j’ai perdu, à tout ce que je pourrais encore perdre. Je pense à moi, à la femme que j’étais, à celle que je suis devenue. Où est passée la Lucie qui riait, qui croyait en l’avenir ?

La voiture avance, mètre après mètre. Je regarde Thomas dans le rétroviseur. Il me regarde aussi, un instant. Nos regards se croisent. Je voudrais lui dire pardon. Je voudrais lui dire que je l’aime. Mais je n’y arrive pas.

La radio annonce enfin la fin du bouchon. On va pouvoir rentrer. Mais rentrer où ? Dans quelle vie ?

Je me demande : est-ce que d’autres, comme moi, se sentent perdus dans ces embouteillages de la vie ? Est-ce qu’on peut encore trouver la sortie, ou sommes-nous condamnés à tourner en rond, encore et encore ?