Jamais plus jamais

« Encore des parathèses, Halina ? Tu ne pourrais pas, pour une fois, acheter quelque chose de sain ? » La voix de ma mère résonne dans ma tête alors que je pose le paquet de pâtes et les saucisses sur le tapis roulant de la caisse. Je serre les dents. Elle n’est pas là, mais son jugement me poursuit partout, même dans ce petit Delhaize de Namur, à dix-huit heures passées, quand la lumière blafarde des néons me donne l’impression d’être un fantôme parmi les ombres fatiguées des autres clients.

Devant moi, un homme grand, vêtu d’une vieille veste noire et d’un bonnet tricoté main, fouille dans ses poches. Il sent la bière et la solitude. Il me jette un regard rapide, puis détourne les yeux. Je sens la tension dans l’air, cette tension qui flotte toujours dans les files d’attente, où chacun compte ses centimes et ses regrets. Derrière moi, une vieille dame soupire, impatiente. Je me demande si elle aussi rentre chez elle pour nourrir quelqu’un qui ne lui dira même pas merci.

Quand vient mon tour, la caissière me salue d’un sourire fatigué. « Bonsoir, Halina. » Elle connaît mon prénom, bien sûr. Ici, tout le monde connaît tout le monde, ou du moins, tout le monde croit tout savoir. Je réponds d’un signe de tête, trop lasse pour parler. Je paie, je range mes courses dans le vieux sac réutilisable, et je sors dans la nuit froide de février. Le vent me gifle le visage. Je resserre mon manteau autour de moi, et je pense à Małgorzata, qui m’attend à la maison, probablement déjà devant la télé, les pieds sur la table basse, les écouteurs vissés aux oreilles.

Je marche vite, pressée de rentrer, mais aussi angoissée. Depuis quelques semaines, quelque chose a changé entre nous. Małgorzata n’est plus la petite fille qui courait vers moi en criant « Maman ! » en rentrant de l’école. Elle a quinze ans maintenant, et elle me regarde comme si j’étais une étrangère, ou pire, une ennemie. Je ne sais plus comment lui parler. Tout ce que je dis semble la contrarier. Je me demande où j’ai échoué.

En rentrant, je pousse la porte de notre petit appartement du quartier Saint-Servais. L’odeur de lessive et de poussière m’accueille. Małgorzata est là, comme prévu, affalée sur le canapé, les yeux rivés à son téléphone. Je pose les courses sur la table de la cuisine.

— J’ai acheté des saucisses et des pâtes, tu veux manger maintenant ou plus tard ?

Elle ne répond pas. Je répète, plus fort. Elle retire un écouteur, lève les yeux au ciel.

— Comme tu veux, m’man. J’ai pas faim.

Je sens la colère monter. Je me retiens de crier. Je me contente de soupirer, et je commence à préparer le repas. L’eau bout, la vapeur embue la petite fenêtre. Je repense à mon enfance à Charleroi, à ma propre mère, si dure, si exigeante. Je m’étais juré de ne jamais devenir comme elle. Mais ce soir, je me demande si je ne suis pas en train de répéter les mêmes erreurs.

Le repas est prêt. Je dresse la table, j’appelle Małgorzata. Elle vient, traînant les pieds, s’assied sans un mot. Nous mangeons en silence. Je l’observe du coin de l’œil. Elle a les traits tirés, les cernes sous les yeux. Je voudrais lui demander ce qui ne va pas, mais je n’ose pas. J’ai peur de sa réponse.

Après le repas, elle retourne dans sa chambre. Je reste seule dans la cuisine, devant mon assiette à moitié vide. Je me sens vide, moi aussi. J’entends la porte de sa chambre claquer. Je sursaute. Je me lève, je range, je nettoie machinalement. Les gestes me rassurent, me donnent l’illusion d’avoir encore un peu de contrôle sur ma vie.

Plus tard, alors que je m’apprête à aller me coucher, j’entends des sanglots étouffés derrière la porte de Małgorzata. Mon cœur se serre. Je frappe doucement.

— Małgo ? Ça va ?

Pas de réponse. J’hésite, puis j’ouvre la porte. Elle est assise sur son lit, les genoux repliés contre elle, le visage caché dans ses bras. Je m’approche, je m’assieds à côté d’elle.

— Qu’est-ce qui se passe, ma chérie ?

Elle relève la tête, les yeux rouges.

— Rien. Laisse-moi tranquille.

Je pose ma main sur son épaule. Elle la repousse violemment.

— Tu comprends rien, de toute façon !

Je me sens désemparée. Je voudrais lui dire que je comprends, que moi aussi j’ai eu quinze ans, que moi aussi j’ai eu peur, que moi aussi j’ai pleuré la nuit en silence. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me lève, je sors, je referme la porte doucement. Je m’appuie contre le mur du couloir, et je pleure, moi aussi.

Le lendemain, au travail, je n’arrive pas à me concentrer. Je suis secrétaire dans un cabinet d’avocats du centre-ville. Les dossiers s’empilent, les appels s’enchaînent, mais mon esprit est ailleurs. À midi, je reçois un message de l’école : Małgorzata a séché les cours. Mon cœur rate un battement. Je l’appelle, elle ne répond pas. Je panique. Je demande à mon patron la permission de partir plus tôt. Il soupire, mais il accepte. Je cours jusqu’à l’arrêt de bus, je monte, je regarde défiler les rues grises de Namur, le cœur battant.

Quand j’arrive à la maison, Małgorzata n’est pas là. J’appelle ses amies, personne ne sait où elle est. Je tourne en rond, je m’imagine le pire. Je pense à son père, Piotr, parti il y a trois ans pour une autre femme, à Bruxelles. Il ne donne plus de nouvelles. Je me sens seule, terriblement seule.

Vers dix-huit heures, la porte s’ouvre. Małgorzata entre, le visage fermé. Je me précipite vers elle.

— Où étais-tu ? J’étais morte d’inquiétude !

Elle me regarde, froide.

— J’étais avec des amis. J’ai pas envie d’en parler.

Je sens la colère, la peur, la tristesse se mêler en moi. Je crie, je pleure, elle crie aussi. Les mots fusent, blessants, incontrôlables.

— Tu veux finir comme ton père ? À tout fuir, à tout casser ?

Elle me lance un regard de haine.

— Peut-être que j’aurais préféré partir avec lui !

Le silence tombe, lourd, insupportable. Elle claque la porte de sa chambre. Je m’effondre sur le canapé, épuisée, brisée.

Les jours suivants, tout est différent. Nous vivons côte à côte, mais plus rien ne nous relie. Je fais semblant d’aller bien, elle aussi. Mais la nuit, j’entends ses pleurs, et je pleure aussi. Je me demande si l’amour suffit, si je suis une bonne mère, si je n’ai pas tout gâché.

Un soir, alors que je rentre du travail, je trouve Małgorzata assise dans la cuisine, une lettre à la main. Elle me tend la feuille, les mains tremblantes. C’est une lettre de son père. Il veut la voir, il veut qu’elle vienne passer un week-end à Bruxelles. Je sens la jalousie, la peur, la colère. Mais je vois aussi l’espoir dans les yeux de ma fille. Je prends une grande inspiration.

— Si tu veux y aller, je ne t’en empêcherai pas. Mais promets-moi de me donner de tes nouvelles.

Elle hoche la tête, les larmes aux yeux. Pour la première fois depuis longtemps, elle se jette dans mes bras. Nous pleurons ensemble, longtemps. Je comprends alors que je dois la laisser partir, la laisser grandir, même si ça me fait mal.

Le week-end suivant, je l’accompagne à la gare. Nous nous serrons fort. Je la regarde monter dans le train, le cœur serré. Quand le train démarre, je me sens vide, mais aussi fière. Je me dis que, peut-être, je n’ai pas tout raté.

En rentrant chez moi, je m’assieds dans la cuisine, devant une tasse de thé. Je repense à tout ce qui s’est passé. Je me demande : est-ce que l’on peut vraiment protéger ceux qu’on aime de tout ? Ou faut-il parfois accepter de les laisser partir, pour qu’ils puissent trouver leur propre chemin ?