Renaître de ses cendres

— Tu comptes rester là à rien faire, Aurélie ?

La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la lettre dans ma main, le papier froissé témoignant de ma nervosité. Mon frère, Nicolas, lève à peine les yeux de son smartphone, mais je sens son jugement peser sur moi. Je voudrais disparaître, fondre dans le carrelage froid de notre maison à Namur, mais je reste là, figée, incapable de répondre.

— Je viens de perdre mon boulot, maman, tu veux que je fasse quoi ?

Ma voix tremble, mais je refuse de pleurer devant eux. La société de consultance où je travaillais depuis trois ans a fermé du jour au lendemain. Un mail, un appel, et puis plus rien. Je me revois, hier, montant les escaliers du bâtiment, refusant de prendre l’ascenseur comme d’habitude, pour sentir mes jambes, pour me prouver que j’existe encore. Mais ce matin, chaque marche semblait une montagne.

— Tu pourrais au moins chercher autre chose, non ? On n’a pas élevé une feignante !

Nicolas ricane, mais je vois bien qu’il n’est pas mieux loti. Il a arrêté ses études à l’UNamur, il traîne avec ses potes, il fait des petits boulots au noir. Mais lui, il est le fils, le garçon, alors on lui pardonne tout. Moi, je suis l’aînée, celle qui doit montrer l’exemple. J’ai 29 ans et je retourne vivre chez mes parents, la queue entre les jambes, après avoir cru que j’avais enfin trouvé ma place à Bruxelles.

Je monte dans ma chambre, claque la porte. Je m’effondre sur le lit, le visage dans l’oreiller. Je pense à mon appartement, à la vue sur la Meuse, aux soirées avec mes collègues, à la liberté. Tout ça s’est envolé. Je n’ai plus rien. Même mon copain, Thomas, a disparu dès qu’il a su que je n’avais plus de boulot. « Je ne veux pas de problèmes, Aurélie, tu comprends… » Oui, je comprends. Les problèmes, c’est moi.

Le lendemain, je me force à sortir. Je prends le bus pour Liège, je vais à la maison de l’emploi. Les files sont longues, les visages fermés. Une femme me regarde, compatissante. Elle s’appelle Chantal, elle me propose un café. Je lui raconte tout, la boîte qui ferme, le licenciement, la honte. Elle me dit :

— Tu sais, t’es pas la seule. Mais faut pas rester seule. Viens à l’atelier demain, on va t’aider à refaire ton CV.

Je hoche la tête, mais je n’y crois pas. Le soir, je rentre, ma mère me demande si j’ai trouvé quelque chose. Je mens, je dis que oui, que j’ai un entretien. Elle sourit, soulagée. Je me sens coupable. Nicolas rentre tard, il sent l’alcool. Il claque la porte de sa chambre. Je l’entends pleurer. Je me lève, j’hésite à aller le voir, mais je n’ose pas. Chez nous, on ne parle pas de ce qui fait mal.

Les jours passent. Je vais à l’atelier, je rencontre d’autres gens comme moi. Il y a Fatima, qui a fui la Syrie, et qui rêve d’ouvrir un salon de thé. Il y a Jean-Pierre, licencié après 30 ans à la FN Herstal. On partage nos peurs, nos espoirs. Chantal nous pousse à écrire nos forces, nos rêves. Je me rends compte que je ne sais plus rêver. Je ne sais plus ce que je vaux.

Un soir, je croise Nicolas dans le couloir. Il me regarde, les yeux rouges.

— Tu crois qu’on va s’en sortir, toi et moi ?

Je ne sais pas quoi répondre. Je m’assieds à côté de lui. On reste là, en silence. Pour la première fois, je sens qu’on est du même côté.

Un matin, Chantal me propose un stage dans une petite asbl à Charleroi. Je n’ai jamais travaillé dans le social, mais j’accepte. Je prends le train, je découvre une autre réalité. Des familles qui vivent avec rien, des enfants qui sourient malgré tout. Je me sens utile. Je me sens vivante.

Ma mère commence à changer. Elle me prépare des tartines pour le train, elle me demande comment ça se passe. Nicolas trouve un job dans une brasserie. Il rentre fatigué, mais fier. On se retrouve le soir, on parle, on rit. On se dispute encore, mais c’est différent. On se comprend.

Un jour, je reçois un appel. L’asbl veut m’embaucher. Un vrai contrat, un vrai salaire. Je pleure de joie. Je cours dans la cuisine, j’annonce la nouvelle. Ma mère me serre dans ses bras. Nicolas sourit, il me tape sur l’épaule.

— T’as vu, grande sœur, t’es pas une feignante.

Je ris, je pleure. Je pense à tout ce que j’ai traversé. À la honte, à la peur, à la solitude. Mais aussi à la force qu’on trouve quand on n’a plus rien à perdre. À la famille, même quand elle fait mal. À la Belgique, ce pays qui peut être dur, mais où on peut renaître de ses cendres.

Est-ce que vous aussi, vous avez déjà eu l’impression de toucher le fond avant de remonter ? Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir, à croire encore en vous ?