Encore du riz avec un œuf, maman ? Je n’en peux plus de cette misère !
— Encore du riz avec un œuf, maman ? Je n’en peux plus de cette misère !
Ma voix a claqué dans la petite cuisine, plus forte que je ne l’aurais voulu. Maman a sursauté, la cuillère lui a échappé des mains et a rebondi sur le carrelage, éclaboussant un peu de sauce sur le bas de son tablier. Elle n’a pas levé les yeux, elle n’ose plus, pas après toutes ces semaines à supporter mes colères. J’ai vu ses mains trembler, ses épaules s’affaisser, comme si chaque mot que je lançais était un poids de plus sur son dos déjà courbé par la vie.
— C’est tout ce qu’on a, mon fils…
Sa voix était si faible que j’ai eu honte aussitôt. Mais la honte, chez moi, se transforme vite en rage. J’ai posé mon assiette sur la table avec un bruit sec, le riz s’est renversé, quelques grains ont roulé jusqu’aux pieds de maman. Elle s’est penchée pour ramasser, mais je l’ai arrêtée d’un geste brusque.
— Laisse, c’est pas grave !
Je me suis levé, j’ai traversé la cuisine, j’ai ouvert la porte-fenêtre pour respirer l’air froid de la nuit. Charleroi, la nuit, c’est une ville de lumières tristes et de bruits lointains. Les usines au loin, les trains qui passent, et cette odeur de charbon qui colle à la peau. J’ai serré les poings, j’aurais voulu crier, casser quelque chose, mais à quoi bon ?
Derrière moi, j’entendais maman sangloter en silence. J’ai eu envie de revenir vers elle, de m’excuser, mais l’orgueil me retenait. J’avais seize ans, et j’avais l’impression que le monde entier me regardait de haut parce que je n’avais rien. À l’école, les autres se moquaient de mes vêtements trop petits, de mes chaussures trouées. Même mon meilleur pote, Loïc, avait fini par s’éloigner. Il ne comprenait pas pourquoi je refusais ses invitations, pourquoi je ne venais jamais aux anniversaires. Comment lui expliquer que je n’avais même pas de quoi acheter un cadeau ?
Papa est parti quand j’avais dix ans. Il travaillait à la SNCB, mais un accident, un licenciement, et puis plus rien. Il a disparu, comme ça, du jour au lendemain. Maman n’en parle jamais. Elle dit juste : « Il avait ses raisons. » Mais moi, je sais qu’il n’a pas supporté la misère. Il a fui, tout simplement. Depuis, maman fait des ménages chez les voisins, elle se tue à la tâche pour qu’on ait de quoi manger. Mais ce soir-là, je n’en pouvais plus de ce riz, de cette odeur de pauvreté qui colle à la peau, qui s’infiltre dans les murs, dans le cœur.
— Quentin, viens manger, s’il te plaît…
Sa voix tremblait. J’ai fermé les yeux, j’ai inspiré profondément. Je suis revenu m’asseoir, j’ai pris ma fourchette, j’ai avalé une bouchée, sans goût, sans envie. Maman me regardait, les yeux rouges, mais elle a souri, un sourire triste, comme pour me dire que tout irait bien. Mais je savais que rien n’irait bien. Pas tant qu’on vivrait comme ça, dans cette maison froide, avec le chauffage qu’on n’allume qu’en cas de grand froid, parce que la facture est trop chère.
Le lendemain matin, je suis parti au lycée sans dire un mot. Dans le bus, j’ai croisé le regard de Julie, une fille de ma classe. Elle m’a souri, mais j’ai détourné les yeux. Je ne voulais pas qu’elle voie la honte dans mon regard. À la récré, Loïc est venu vers moi.
— Ça va, vieux ? T’as l’air crevé.
J’ai haussé les épaules.
— Ouais, ça va.
Il a insisté :
— Tu viens chez moi ce soir ? On fait une partie de FIFA ?
J’ai menti, comme d’habitude.
— Je peux pas, j’ai des trucs à faire à la maison.
Il a soupiré, il savait que je mentais, mais il n’a rien dit. À midi, à la cantine, j’ai sorti mon vieux sandwich au fromage, pendant que les autres achetaient des frites et des fricadelles. J’aurais donné n’importe quoi pour une barquette de frites, mais je n’avais même pas de quoi me payer un coca.
Le soir, en rentrant, j’ai trouvé maman assise à la table, une lettre à la main. Elle pleurait. J’ai senti mon cœur se serrer.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle a tendu la lettre, sans un mot. C’était un avis d’expulsion. Trois mois de retard de loyer. J’ai senti la colère monter, mais cette fois, ce n’était pas contre elle. C’était contre le monde entier. J’ai serré maman dans mes bras, pour la première fois depuis des mois. Elle a pleuré sur mon épaule, et moi aussi.
Les jours suivants, j’ai cherché du travail. J’ai fait le tour des commerces, des cafés, des boulangeries. Partout, la même réponse : « On n’a pas besoin de quelqu’un, désolé. » J’ai fini par trouver un petit boulot chez un maraîcher, à ramasser des pommes de terre le week-end. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était mieux que rien. J’ai donné tout ce que je gagnais à maman. Elle a protesté, mais j’ai insisté.
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé maman en train de discuter avec notre voisine, Madame Dupuis. Elle parlait fort, comme toujours.
— Il est courageux, ton fils ! Tu peux être fière de lui !
Maman a souri, pour la première fois depuis longtemps. J’ai senti une chaleur étrange dans ma poitrine. Peut-être que je pouvais faire quelque chose, peut-être qu’on pouvait s’en sortir, tous les deux.
Mais la vie n’est jamais simple. Un matin, maman s’est effondrée dans la cuisine. J’ai appelé les secours, j’ai attendu, le cœur battant, les mains tremblantes. À l’hôpital, le médecin m’a dit qu’elle faisait une dépression. Trop de fatigue, trop de soucis. J’ai eu peur de la perdre. J’ai passé des nuits blanches à son chevet, à lui tenir la main, à lui promettre que tout irait mieux.
C’est là que j’ai compris que la misère ne détruit pas seulement les corps, mais aussi les âmes. J’ai décidé de me battre, pour elle, pour moi. J’ai parlé à l’assistante sociale du lycée, j’ai raconté notre histoire. Elle a été touchée, elle nous a aidés à obtenir une aide d’urgence, un logement social. Ce n’était pas le grand luxe, mais c’était un toit, un vrai, avec du chauffage et une cuisine où on pouvait cuisiner autre chose que du riz.
Petit à petit, la vie a repris. Maman a retrouvé le sourire, elle a recommencé à travailler, doucement. J’ai continué l’école, j’ai réussi mon bac, contre toute attente. Le jour de la remise des diplômes, maman était là, dans la salle, elle pleurait de joie cette fois. J’ai compris que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par amour. Que si j’avais eu du riz et des œufs, c’était parce qu’elle n’avait rien d’autre à m’offrir, mais qu’elle m’offrait tout ce qu’elle pouvait.
Aujourd’hui, je travaille dans une petite entreprise à Gosselies. Je ne suis pas riche, mais je ne manque de rien. Maman vit toujours avec moi, elle vieillit, mais elle est heureuse. Parfois, le soir, on mange du riz avec un œuf, et on en rit ensemble. Je repense à ce soir-là, à ma colère, à ma honte. Je me demande si d’autres jeunes vivent la même chose, s’ils osent en parler, s’ils trouvent la force de s’en sortir.
Est-ce que la pauvreté doit toujours être une honte ? Est-ce qu’on peut vraiment s’en libérer, ou est-ce qu’elle reste en nous, comme une cicatrice ? Qu’en pensez-vous, vous qui lisez mon histoire ?