Maman, où es-tu partie ?
« Où est maman ? » Ma voix tremblait, résonnant dans la cuisine froide. Papa, assis devant son café, ne leva même pas les yeux. Il serrait sa tasse si fort que ses jointures blanchissaient. « Elle est partie, Élodie. » Juste ça. Trois mots, comme une gifle. J’ai senti mon cœur s’arrêter, puis repartir, trop vite, trop fort. Je me suis précipitée dans le couloir, espérant que c’était une mauvaise blague. Mais la porte de la chambre de maman était grande ouverte. Sa garde-robe, d’habitude débordante de pulls tricotés et de foulards colorés, était vide. Même ses vieilles bottines, celles qu’elle portait pour aller au marché de Jambes, avaient disparu. Sur la table, une lettre. Je n’osais pas la toucher.
« Papa, qu’est-ce qui s’est passé ? » Il a soupiré, les yeux rouges. « Elle avait besoin de réfléchir. » Mais je savais qu’il mentait. Depuis des mois, les disputes éclataient le soir, quand ils pensaient que je dormais. Je les entendais à travers les murs fins de notre maison mitoyenne. Maman reprochait à papa de ne jamais l’écouter, de s’enfermer dans son travail à la SNCB, de ne plus la regarder comme avant. Papa, lui, se plaignait de l’argent qui manquait, des factures qui s’accumulaient, de la fatigue. Et moi, coincée entre eux, j’essayais de faire semblant que tout allait bien, à l’école, avec mes amis, même si je savais que tout s’effondrait.
Je me suis assise sur le lit de maman, respirant son parfum de lavande. J’ai fini par ouvrir la lettre. « Ma chérie, je suis désolée. Je ne pouvais plus rester. Prends soin de toi et de papa. Je t’aime. » C’était tout. Pas d’explication. Pas de promesse de retour. J’ai éclaté en sanglots, la lettre froissée dans mes mains.
Les jours suivants, la maison est devenue un mausolée. Papa ne parlait presque plus. Il partait tôt, rentrait tard, mangeait à peine. Les voisins chuchotaient sur notre passage. Madame Dupuis, la voisine d’en face, m’a arrêtée devant la boulangerie : « Ta maman va revenir, tu verras. » Mais je voyais bien dans ses yeux qu’elle n’y croyait pas. À l’école, mes amis me regardaient avec pitié. Même mon meilleur ami, Thomas, ne savait plus quoi me dire. « Si tu veux en parler… » Mais je ne voulais pas. Je voulais juste comprendre.
Un soir, j’ai fouillé dans les affaires de maman. Au fond d’un tiroir, j’ai trouvé un vieux carnet. Des pages remplies de son écriture penchée. Elle y racontait ses rêves, ses peurs, sa solitude. « Je me sens invisible. » « J’ai l’impression d’étouffer. » « Si seulement je pouvais partir… » J’ai compris que son départ n’était pas soudain. C’était une fuite, préparée depuis longtemps. Mais pourquoi ne m’avait-elle rien dit ?
J’ai confronté papa. « Tu savais qu’elle voulait partir ? » Il a détourné le regard. « On a tous les deux fait des erreurs. Mais elle aurait dû penser à toi. » Sa voix s’est brisée. Pour la première fois, j’ai vu mon père pleurer. J’ai eu envie de le prendre dans mes bras, mais je n’ai pas bougé. J’étais trop en colère. Contre lui, contre elle, contre moi-même. Peut-être que si j’avais été une meilleure fille, elle serait restée.
Les semaines ont passé. Les factures continuaient d’arriver, la vie continuait, mais rien n’était pareil. J’ai commencé à sécher les cours, à traîner dans les rues de Namur, à fumer des cigarettes avec les autres « perdus » du quartier. Un soir, Thomas m’a retrouvée assise sur les marches de la cathédrale. « Tu ne peux pas continuer comme ça, Élodie. » Je l’ai repoussé. « Tu ne comprends pas. Personne ne comprend. » Mais il est resté, silencieux, à côté de moi. Sa présence m’a réchauffée, un peu.
Un matin, j’ai reçu une carte postale. Un paysage de la côte belge, Ostende. Au dos, quelques mots : « Je pense à toi. Prends soin de toi. Maman. » Pas d’adresse, pas de numéro. Juste ça. J’ai serré la carte contre mon cœur. Elle était vivante. Mais pourquoi ne voulait-elle pas que je la retrouve ?
J’ai commencé à écrire, moi aussi. À remplir des cahiers de mes questions, de ma colère, de mes souvenirs. J’ai relu le carnet de maman, encore et encore. J’ai compris qu’elle avait besoin de liberté, de respirer. Mais moi, j’avais besoin d’elle. Comment pouvait-elle choisir sa liberté plutôt que moi ?
Un soir, papa est venu s’asseoir à côté de moi. « Je suis désolé, Élodie. J’aurais dû voir qu’elle n’allait pas bien. J’aurais dû t’en parler. » Il a pris ma main. « On va s’en sortir, tous les deux. » J’ai pleuré dans ses bras, pour la première fois depuis le départ de maman. Peut-être qu’on pouvait recoller les morceaux, à deux.
Aujourd’hui, cela fait un an que maman est partie. Je ne sais toujours pas où elle est. Parfois, je rêve qu’elle revient, qu’elle frappe à la porte, qu’elle me serre dans ses bras. Mais je sais que ce n’est qu’un rêve. J’ai appris à vivre avec son absence, à aimer papa malgré ses défauts, à me pardonner mes propres faiblesses. Mais la question reste, lancinante : pourquoi certaines personnes doivent-elles partir pour se retrouver elles-mêmes ? Et nous, ceux qui restent, comment fait-on pour continuer à avancer ?