Le Noble Traître — Histoire d’une Illusion à Liège

— Tu crois vraiment que tu peux tout faire sans penser aux conséquences, Élodie ?

La voix de mon père claqua dans la cuisine, brisant le silence glacé de ce soir de janvier. Je serrais la poignée de la porte, les jointures blanches, le regard fixé sur le carrelage usé. Ma mère, assise à la table, triturait nerveusement son alliance. Je sentais le poids de leurs attentes, de leurs déceptions, s’abattre sur mes épaules comme la neige lourde sur les toits de notre immeuble à Seraing.

Je n’avais que dix-sept ans, mais je croyais déjà tout savoir de l’amour. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Thomas. Il n’était pas comme les autres garçons du quartier : il portait toujours une vieille écharpe du Standard de Liège, même en été, et il écrivait des chansons dans un carnet élimé. Il attendait souvent devant l’arrêt de bus, guitare sur le dos, les yeux perdus dans la Meuse. Je l’ai remarqué parce qu’il ne me regardait jamais vraiment, comme s’il cherchait quelqu’un d’autre dans la foule.

Un soir, alors que je rentrais du Delhaize où je faisais des heures pour aider mes parents, il m’a abordée :

— Tu sais, tu pourrais sourire plus souvent. Ça te va bien, le sourire.

J’ai ri, un peu gênée, un peu flattée. Il a continué :

— Je t’ai vue l’autre jour, tu chantais toute seule en attendant le bus. Tu as une belle voix.

C’était la première fois qu’on me disait ça. Chez moi, on ne chantait pas. On râlait, on criait, on survivait. Mais on ne chantait pas. Thomas, lui, semblait vivre dans un autre monde, un monde où la poésie avait encore sa place.

On a commencé à se voir, d’abord en cachette, puis de plus en plus ouvertement. Il m’a emmenée à la Foire de Liège, m’a fait goûter des lacquemants, m’a appris à aimer la pluie sur les pavés de la place Saint-Lambert. Il m’a écrit une chanson, qu’il a jouée pour moi sous un abribus, alors que le vent faisait voler mes cheveux et que je riais comme une gamine.

Mais la réalité n’a jamais tardé à nous rattraper. Mon père n’aimait pas Thomas. « Un rêveur, ça ne nourrit pas une famille », répétait-il. Ma mère, elle, se taisait, mais je voyais bien qu’elle avait peur pour moi. Peur que je fasse les mêmes erreurs qu’elle, peur que je m’accroche à des illusions.

Un soir, alors que je rentrais plus tard que d’habitude, mon père m’attendait dans le salon, la mâchoire serrée.

— Tu étais encore avec ce Thomas ? Tu crois que tu vas aller loin avec un type comme ça ?

J’ai voulu répondre, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. J’ai filé dans ma chambre, j’ai claqué la porte, et j’ai pleuré. Thomas m’a appelée, mais je n’ai pas décroché. J’avais honte de lui montrer à quel point j’étais faible.

Les semaines ont passé. Thomas a commencé à changer. Il était plus distant, plus nerveux. Il ne parlait plus de ses chansons, il ne me regardait plus comme avant. Un soir, il m’a dit qu’il devait partir à Bruxelles, qu’il avait une opportunité avec un groupe. Il m’a promis qu’il reviendrait, qu’il m’emmènerait avec lui. J’ai voulu le croire. J’avais besoin d’y croire.

Mais il n’est jamais revenu. J’ai attendu, chaque soir, devant l’arrêt de bus, espérant voir sa silhouette, sa guitare, son sourire. Rien. Juste la pluie, le vent, et les regards compatissants des voisins.

Un jour, j’ai reçu une lettre. Pas de Thomas, mais de sa sœur, Sophie. Elle m’expliquait que Thomas avait rencontré quelqu’un d’autre à Bruxelles, qu’il avait changé de vie, qu’il ne reviendrait pas. Elle s’excusait pour lui, disait qu’il n’avait pas eu le courage de me le dire en face.

J’ai relu la lettre des dizaines de fois. J’ai pleuré, hurlé, frappé contre les murs de ma chambre. Mon père a voulu me consoler, maladroitement, mais je l’ai repoussé. Ma mère m’a prise dans ses bras, silencieuse, et j’ai compris qu’elle aussi avait connu cette douleur, cette illusion qui s’effondre.

Les mois ont passé. J’ai fini l’école, j’ai trouvé un boulot dans une petite librairie du centre. J’ai appris à vivre sans Thomas, à ne plus attendre. Mais parfois, quand la pluie tombe sur Liège, quand j’entends une vieille chanson à la radio, je sens encore la brûlure de la trahison. Je me demande si j’ai été naïve, ou simplement humaine.

Aujourd’hui, je regarde les jeunes couples qui passent devant la vitrine de la librairie, main dans la main, et je me demande : faut-il vraiment cesser de croire aux illusions pour avancer ? Ou bien sont-elles tout ce qui nous reste, quand la réalité devient trop lourde à porter ?