Séduisante rebelle au cœur de Liège
— Tu vas vraiment faire ça, Maïté ? Tu vas tout foutre en l’air ?
Ma voix tremblait, mais Maïté, assise à côté de moi dans le bus qui filait sur l’E42, n’a même pas sourcillé. Elle fixait la vitre, le regard perdu dans la nuit liégeoise, les néons des stations-service glissant sur son visage comme des promesses de liberté. Je sentais déjà la sueur froide dans mon dos, la peur de ce qui allait arriver. Derrière nous, les autres passagers parlaient fort, riaient, mais pour moi, tout était suspendu à la réponse de Maïté.
— Aurélie, tu comprends rien. Il faut bien que quelqu’un secoue un peu cette ville de morts-vivants, non ?
Sa voix était douce, presque caressante, mais je savais ce qu’elle cachait : une colère sourde, une envie de tout brûler. Maïté, c’était la fille que tout le monde regardait de travers à l’école Sainte-Véronique, celle qui osait porter des Doc Martens rouges et des vestes en cuir alors que nos mères nous forçaient à enfiler des pulls tricotés main. Elle avait ce don de séduire et de provoquer, de faire rire et de blesser dans la même phrase. Et moi, j’étais tombée sous son charme comme tant d’autres, incapable de lui dire non.
Ce soir-là, on partait pour une excursion à Bruges avec notre classe. Un voyage organisé, censé nous rapprocher avant la fin de la rhéto. Mais Maïté avait d’autres plans. Elle voulait profiter de la nuit, de la liberté loin des parents, pour régler ses comptes avec la vie. Et moi, j’étais là, prise au piège entre la peur de la perdre et celle de la suivre dans ses folies.
— Tu sais ce que tu risques ?
— Je m’en fous, Aurélie. J’ai rien à perdre, moi. Toi, t’as ta famille, tes études, tes rêves bien rangés. Moi, j’ai juste envie de respirer, tu comprends ?
Je n’ai rien répondu. Comment lui dire que moi aussi, parfois, j’étouffais dans cette maison où mon père, ancien ouvrier chez ArcelorMittal, râlait contre tout et ma mère priait pour que je ne devienne pas « comme les autres filles du quartier » ? Comment lui avouer que j’enviais sa liberté, même si elle me faisait peur ?
Le bus s’est arrêté sur une aire d’autoroute. Les profs ont crié pour qu’on ne traîne pas, mais Maïté a filé vers les toilettes, m’entraînant avec elle. Là, dans la lumière blafarde, elle a sorti une petite bouteille de vodka de son sac.
— Bois, ça va te détendre.
J’ai hésité, puis j’ai bu. Le liquide m’a brûlé la gorge, mais j’ai senti une chaleur étrange m’envahir. Maïté a ri, un rire clair, presque enfantin.
— Tu vois, t’es pas si sage que ça, Aurélie.
On a ri ensemble, puis elle m’a regardée droit dans les yeux.
— Tu me promets de rien dire à personne ?
J’ai hoché la tête. J’aurais tout promis à Maïté, même de sauter du pont Kennedy un soir de pluie.
La nuit a continué, étrange et électrique. À Bruges, on s’est éclipsées du groupe, on a marché dans les ruelles désertes, riant comme des gamines. Maïté m’a raconté des secrets sur sa famille : son père qui avait disparu, sa mère qui travaillait trop, les dettes, les disputes. Elle m’a dit qu’elle voulait partir, tout quitter, aller à Bruxelles ou même à Paris.
— Ici, tout le monde te connaît, tout le monde te juge. J’en peux plus, Aurélie. J’ai besoin d’air.
Je l’ai prise dans mes bras. Pour la première fois, j’ai senti qu’elle tremblait. Derrière la rebelle, il y avait une fille perdue, fragile. Mais je savais aussi que rien ne l’arrêterait.
Le retour à Liège a été brutal. Le lundi matin, la rumeur courait déjà dans les couloirs du lycée : Maïté avait volé de l’argent dans le sac d’un prof. Personne ne savait si c’était vrai, mais tout le monde en parlait. Les regards se sont faits plus durs, les chuchotements plus cruels.
Chez moi, la tension était à son comble. Mon père a entendu parler de l’histoire, il a hurlé que je devais arrêter de traîner avec « cette fille-là ».
— Tu veux finir comme elle ? Sans avenir, sans respect ?
J’ai claqué la porte de ma chambre. J’ai pleuré, longtemps. Je ne savais plus qui j’étais, ni ce que je voulais. Maïté m’a appelée cette nuit-là.
— Ils veulent me virer, Aurélie. Je crois que je vais partir. Tu viens avec moi ?
J’ai hésité. J’ai pensé à ma mère, à ses mains abîmées par le ménage, à mon père qui ne souriait plus depuis la fermeture de l’usine. J’ai pensé à Maïté, à sa détresse, à sa force. J’ai dit non. Je n’ai pas eu le courage.
Le lendemain, Maïté n’était plus là. Elle avait disparu, laissant derrière elle un vide immense. Les semaines ont passé, la vie a repris son cours, mais rien n’était plus pareil. J’ai continué mes études, j’ai essayé d’oublier, mais chaque fois que je passais devant la gare des Guillemins, je pensais à elle. Où était-elle ? Avait-elle trouvé la liberté qu’elle cherchait ?
Un soir d’automne, alors que je rentrais chez moi, j’ai croisé sa mère devant le Carrefour Express. Elle avait l’air épuisée, les yeux rouges.
— Tu n’as pas de nouvelles de Maïté, Aurélie ?
J’ai secoué la tête. J’ai senti la culpabilité me ronger. J’aurais dû faire plus, j’aurais dû l’aider. Mais comment sauver quelqu’un qui ne veut pas être sauvé ?
Les années ont passé. J’ai quitté Liège pour Louvain-la-Neuve, j’ai fait des études de psychologie. J’ai rencontré d’autres gens, j’ai aimé, j’ai souffert. Mais jamais je n’ai retrouvé une amie comme Maïté. Parfois, je rêve d’elle. Elle rit, elle court, elle m’appelle. Je me réveille en larmes.
Aujourd’hui, je travaille dans un centre d’aide pour jeunes en difficulté. Parfois, je croise des filles comme Maïté : rebelles, blessées, magnifiques. Je leur tends la main, j’essaie de les comprendre. Mais au fond, c’est à elle que je parle, à travers elles.
Est-ce qu’on peut vraiment changer son destin ? Est-ce qu’on peut réparer ce qu’on a brisé ?
Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?