Je n’ai pas besoin de ta pitié

— Maman, tu ne peux pas continuer comme ça !

La voix de ma fille, Isabelle, résonne dans le couloir de mon petit appartement à Gilly. Je serre les poignées de mes sacs, les doigts blanchis par l’effort. Je sens la colère monter, cette vieille amie qui me tient debout depuis des années. Je n’ai pas besoin de sa pitié, ni de celle de personne. Je suis encore capable, bon sang !

— Je t’ai dit que je n’ai pas besoin d’aide, Isabelle. Je ne suis pas une enfant !

Elle soupire, lasse, et pose sa main sur mon épaule. Je la repousse doucement. Je vois dans ses yeux la même inquiétude que j’avais pour ma propre mère, autrefois. Mais moi, je ne veux pas finir comme elle, assise dans un fauteuil, à attendre que les jours passent.

Je monte lentement les escaliers, chaque marche me rappelle mes années de jeunesse, quand je courais après mes enfants dans ce même immeuble. Aujourd’hui, chaque pas est une victoire, mais aussi un rappel cruel du temps qui passe. Arrivée au cinquième étage, je m’arrête, essoufflée. Mes jambes tremblent, mais je refuse de le montrer.

Dans l’appartement, tout est silencieux. Je pose les sacs sur la table, j’ouvre la fenêtre sur la rue bruyante. Les klaxons, les cris des enfants qui jouent au foot sur le trottoir, tout cela me rappelle que la vie continue dehors, même si la mienne semble s’être arrêtée.

— Tu devrais penser à aller en maison de repos, maman, me lance Isabelle en rangeant les courses. Tu serais moins seule, et puis, tu aurais de l’aide.

Je me fige. Cette phrase, je l’attendais. Elle plane au-dessus de moi depuis des mois, comme une menace. Je serre les dents.

— Jamais ! Tant que je peux marcher, je resterai ici. C’est chez moi, tu comprends ?

Elle baisse les yeux, gênée. Je sais qu’elle veut bien faire, mais elle ne comprend pas. Personne ne comprend ce que c’est que de vieillir, de voir son corps trahir chaque jour un peu plus, de sentir le regard des autres changer. Avant, j’étais Monique, la secrétaire du collège, la voisine qui rendait service, la maman qui préparait des gaufres pour tout le quartier. Aujourd’hui, je suis « la vieille du cinquième ».

Le soir, je m’assieds dans mon fauteuil, une tasse de chicorée à la main. Je regarde les photos sur le buffet : mon mari, Luc, disparu il y a dix ans, mes petits-enfants, souriants, insouciants. Je me demande ce qu’ils pensent de moi. Suis-je encore utile ?

Le téléphone sonne. C’est mon fils, Benoît. Il ne m’appelle que le dimanche, par habitude, par devoir. Sa voix est distante, pressée.

— Ça va, maman ?

— Oui, oui, tout va bien. Ne t’inquiète pas.

Je mens. Je mens tout le temps. Je ne veux pas qu’ils sachent que la nuit, j’ai peur. Peur de tomber, peur de ne pas me réveiller, peur de finir seule, oubliée. Mais je préfère cette peur à la honte de dépendre des autres.

Un soir, alors que je descends les poubelles, je croise Madame Lefèvre, ma voisine du quatrième. Elle me regarde avec pitié.

— Vous devriez demander à vos enfants de vous aider, Monique. Ce n’est pas raisonnable à votre âge.

Je souris, polie, mais à l’intérieur, je bouillonne. Pourquoi tout le monde pense-t-il que vieillir, c’est devenir incapable ?

Je repense à mon enfance à Namur, à mon père qui travaillait à la SNCB, à ma mère qui chantait en préparant la soupe. À cette époque, les familles vivaient ensemble, on s’entraidait. Aujourd’hui, chacun vit dans sa bulle, et les vieux sont mis de côté.

Un matin, je me réveille avec une douleur vive à la hanche. Je tente de me lever, mais je tombe. La panique m’envahit. Je rampe jusqu’au téléphone, j’appelle Isabelle. Elle arrive en courant, affolée.

— Maman ! Tu vois bien que tu ne peux plus rester seule !

Je pleure, de rage et de honte. Je ne veux pas qu’elle me voie comme ça. Je ne veux pas qu’elle pense que je suis finie.

À l’hôpital, le médecin me parle doucement, comme à une enfant.

— Il faudrait envisager une aide à domicile, madame Delvaux. Ou une maison de repos.

Je ferme les yeux. Je sens la colère, la tristesse, la peur. Tout se mélange. Je pense à Luc, à ce qu’il dirait. Il me dirait de me battre, de ne pas abandonner.

De retour chez moi, Isabelle insiste pour rester quelques jours. Elle range, elle nettoie, elle cuisine. Je me sens étrangère dans ma propre maison. Un soir, nous nous disputons.

— Tu ne comprends pas, Isabelle ! Je veux juste qu’on me laisse tranquille !

— Mais maman, je m’inquiète pour toi !

— Je n’ai pas besoin de ta pitié !

Elle claque la porte, en larmes. Je reste seule, le cœur lourd. Ai-je été trop dure ? Peut-être. Mais comment expliquer ce besoin de liberté, même au prix de la solitude ?

Les jours passent. Je regarde par la fenêtre, j’écoute la vie dehors. Je me demande si un jour, mes enfants comprendront ce que je ressens. Je me demande si, moi aussi, j’ai compris ma mère, autrefois.

La nuit, je parle à Luc, dans le noir.

— Dis-moi, mon vieux, ai-je raison de m’accrocher ? Ou suis-je juste têtue ?

Je ferme les yeux, j’écoute le silence. Peut-être que la vraie question, c’est : vaut-il mieux vivre libre et seule, ou entourée mais dépendante ? Qu’en pensez-vous, vous qui me lisez ?