Sept raisons de partir

— Ça suffit ! J’en peux plus, tu m’entends, Luc ? J’en peux plus !

Ma voix tremblait, mais je n’ai pas baissé les yeux. J’ai jeté le torchon dans l’évier, éclaboussant l’eau sur le carrelage. Luc, mon mari depuis dix-huit ans, a levé la tête de son journal, les sourcils froncés, l’air agacé.

— Encore tes nerfs, Amandine ? Bois une camomille, ça te calmera.

— Bois une camomille ! — ai-je répété, la voix cassée entre la colère et le désespoir. — Tu crois que ça va tout régler, hein ? Tu crois que c’est normal de vivre comme ça ?

Il a soupiré, a replié son journal avec une lenteur exaspérante, puis s’est levé pour sortir sur la terrasse, allumer une cigarette. J’ai senti la fumée froide envahir la cuisine, se mêler à l’odeur du ragoût brûlé. Les enfants, Noémie et Bastien, étaient dans leur chambre, silencieux, sans doute à écouter chaque mot, chaque éclat de voix. Depuis des mois, notre maison de Seraing n’était plus qu’un champ de mines.

Je me suis laissée glisser contre le frigo, les mains tremblantes. Comment en étions-nous arrivés là ? Je me souvenais de nos débuts, de nos promenades sur les quais de la Meuse, des frites partagées à la Friterie du Pont. Mais tout ça semblait appartenir à une autre vie, à une autre femme.

Le premier coup est venu il y a trois ans. Pas un coup de poing, non, mais un mot, un regard. « T’es qu’une incapable, Amandine. » Puis les reproches, les silences, les portes qui claquent. Et moi, chaque jour, j’essayais de faire bonne figure, pour les enfants, pour les voisins, pour ma mère qui disait toujours : « On ne divorce pas dans la famille, ma fille. »

Mais ce soir-là, j’ai senti que quelque chose avait basculé. J’ai repensé à toutes les raisons qui me poussaient à partir. Sept raisons, comme les sept jours de la semaine, comme les sept ponts de Liège.

La première, c’était la peur. La peur de ses colères, de ses silences, de ses mains qui se crispaient sur la table. La peur de rentrer à la maison, de ne pas savoir sur quel Luc j’allais tomber. J’ai vécu trop longtemps avec cette boule au ventre, à surveiller chaque mot, chaque geste.

La deuxième, c’était Noémie. Ma fille de seize ans, qui ne souriait plus, qui passait ses soirées enfermée dans sa chambre, les écouteurs vissés sur les oreilles. Elle m’a dit un jour, la voix blanche : « Maman, j’ai peur de papa. » J’ai fait semblant de ne pas entendre, mais son regard me hante encore.

La troisième, c’était Bastien. Mon petit garçon de douze ans, qui se ronge les ongles jusqu’au sang, qui sursaute au moindre bruit. Il ne parle plus beaucoup, Bastien. Il dessine des monstres, des maisons en feu, des mamans qui pleurent.

La quatrième, c’était moi. Je ne me reconnaissais plus. J’avais perdu mes amis, mes passions, même mon accent liégeois s’était effacé derrière les cris. Je n’étais plus qu’une ombre, une femme qui survit au lieu de vivre.

La cinquième, c’était la honte. La honte de mentir à tout le monde, de sourire à la caissière du Delhaize, de dire à ma sœur que tout va bien. La honte de ne pas avoir eu le courage de partir plus tôt.

La sixième, c’était l’espoir. L’espoir qu’un jour, je pourrais respirer à nouveau, marcher dans les rues de Liège sans avoir peur, rire avec mes enfants, retrouver qui j’étais avant Luc.

La septième, c’était l’amour. Pas l’amour pour Luc, non. Cet amour-là était mort depuis longtemps. Mais l’amour pour moi, pour mes enfants, pour la vie que je voulais leur offrir.

J’ai entendu la porte de la terrasse claquer. Luc est revenu, l’air sombre. Il a jeté son mégot dans l’évier, sans un mot. J’ai senti la colère monter, mais aussi une étrange sérénité. J’ai pris une grande inspiration.

— Je pars, Luc. Ce soir. Je prends les enfants et je pars.

Il a éclaté de rire, un rire froid, méprisant.

— Tu n’iras nulle part, Amandine. T’es incapable de te débrouiller toute seule. Qui va vouloir d’une femme comme toi ?

Ses mots m’ont frappée, mais je n’ai pas flanché. J’ai pensé à Noémie, à Bastien, à moi. J’ai pensé à toutes ces femmes que je croisais au marché, qui souriaient mais cachaient leurs bleus sous leurs manches.

— Tu verras, Luc. Je vais y arriver. Même si je dois dormir chez ma sœur à Grâce-Hollogne, même si je dois recommencer à zéro. Je préfère ça que de rester ici à mourir à petit feu.

Il a voulu s’approcher, mais j’ai reculé. J’ai attrapé mon sac, j’ai appelé les enfants. Noémie est sortie la première, les yeux rouges mais déterminés. Bastien m’a serrée fort, sans un mot. Nous avons quitté la maison sous la pluie, sans nous retourner.

Chez ma sœur, l’accueil a été froid d’abord. Elle ne comprenait pas. « Tu vas tout gâcher, Amandine. Pense aux enfants. » Mais j’ai tenu bon. J’ai trouvé un petit appartement à Ans, pas grand-chose, mais c’était à nous. J’ai repris un boulot à la boulangerie du coin, j’ai retrouvé le goût du café chaud, des discussions avec les clientes, des rires partagés.

Les enfants ont eu du mal. Noémie a fait une crise d’angoisse la première semaine. Bastien a fait pipi au lit. Mais petit à petit, la vie a repris. On a décoré l’appartement avec des guirlandes, on a mangé des gaufres devant la télé, on a ri, on a pleuré, mais on était libres.

Luc a essayé de me faire revenir. Il a menacé, supplié, pleuré. Mais je n’ai pas cédé. J’ai compris que je valais mieux que ça, que mes enfants méritaient mieux que ça.

Aujourd’hui, deux ans plus tard, je regarde par la fenêtre de notre petit appartement, la pluie qui tombe sur les toits gris de Liège. Je me demande parfois si j’ai bien fait, si j’ai brisé ma famille ou si je l’ai sauvée. Mais quand je vois Noémie sourire à nouveau, Bastien jouer sans peur, je sais que j’ai fait le bon choix.

Est-ce qu’on a le droit de tout quitter pour se sauver soi-même ? Est-ce que le bonheur, ça se construit, ou ça se mérite ? J’attends vos réponses, parce que parfois, même les femmes les plus fortes ont besoin d’entendre qu’elles ne sont pas seules.