Chère belle-mère, je t’invite à notre divorce !

— Tu es seul ?

La voix de ma belle-mère résonne dans le couloir, aiguë, presque cassée. Je me retiens de soupirer. Je sais déjà que la soirée sera longue. Je ferme la porte derrière elle, le claquement sec résonne comme un point final à une phrase que personne n’a voulu écrire.

— Oui, Madame Lefèvre, je suis seul. Kinga est sortie, elle avait besoin de prendre l’air.

Elle me fixe, les yeux rougis, la bouche pincée. Elle serre son sac à main comme si elle s’attendait à devoir s’en servir comme bouclier.

— Elle est partie… pour de bon ?

Je sens la colère monter, mais je la ravale. Ce n’est pas le moment. Je me contente de hausser les épaules.

— Je ne sais pas, Madame. Peut-être. Peut-être pas. On ne sait jamais avec Kinga, n’est-ce pas ?

Elle s’avance dans le salon, observe le désordre : les coussins jetés, la tasse de café renversée, les papiers éparpillés sur la table basse. Elle soupire, s’assied, croise les bras.

— Je t’avais prévenu, Damien. Je t’avais dit que ma fille n’était pas faite pour cette vie-là. Tu n’as jamais su la comprendre.

Je serre les poings. J’ai envie de lui crier que je ne suis pas le seul responsable, que Kinga aussi a ses torts, que la vie ici, à Liège, n’est pas facile pour personne. Mais à quoi bon ?

— Vous croyez vraiment que tout est de ma faute ?

Elle me regarde, un mélange de tristesse et de reproche dans les yeux.

— Je ne sais pas. Mais je sais que ma fille est malheureuse. Et toi aussi, tu as l’air malheureux. Pourquoi rester ensemble ?

Je ris, un rire amer, presque méchant.

— C’est ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Que l’on divorce ?

Elle ne répond pas. Elle détourne les yeux, regarde par la fenêtre, les lumières de la ville qui clignotent dans la nuit. Je sens la tension dans la pièce, comme une corde prête à rompre.

Un silence pesant s’installe. Je me laisse tomber sur le canapé, la tête entre les mains. Je repense à ces derniers mois, à toutes ces disputes, ces non-dits, ces regards fuyants. Kinga et moi, on ne se parle plus. On se croise, on s’évite, on fait semblant. Même notre fils, Lucas, le sent. Il a à peine six ans, mais il comprend déjà trop de choses.

Je me souviens de la dernière fois où nous avons ri ensemble, Kinga et moi. C’était l’été dernier, à la côte belge, à Ostende. Lucas courait sur la plage, Kinga riait, le vent emportait ses cheveux. J’avais cru, ce jour-là, que tout était encore possible. Mais la réalité nous a vite rattrapés : les factures, le boulot qui ne va pas, les parents qui s’en mêlent, les amis qui prennent parti.

— Damien, tu m’écoutes ?

La voix de ma belle-mère me ramène à la réalité. Je la regarde, fatigué.

— Oui, je vous écoute.

— Je ne veux pas que vous souffriez tous les deux. Je ne veux pas que Lucas grandisse dans cette ambiance. Il mérite mieux.

Je sens mes yeux s’embuer. Je pense à Lucas, à ses dessins collés sur le frigo, à ses questions innocentes : « Papa, pourquoi tu cries sur maman ? » Je n’ai jamais su quoi répondre.

— Vous croyez que c’est facile ?

Elle secoue la tête.

— Rien n’est facile. Mais parfois, il faut savoir lâcher prise.

Je me lève, fais les cent pas dans le salon. Je sens la colère, la tristesse, la honte. Tout se mélange. Je repense à ma propre mère, morte il y a trois ans. Elle m’aurait dit de me battre, de ne pas abandonner. Mais je suis fatigué. Fatigué de me battre contre Kinga, contre sa mère, contre moi-même.

La porte d’entrée claque. Kinga entre, les yeux gonflés, le visage fermé. Elle s’arrête en voyant sa mère.

— Maman ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Madame Lefèvre se lève, s’approche de sa fille, la prend dans ses bras. Kinga se laisse faire, puis se dégage brusquement.

— Tu es venue pour quoi ? Pour me convaincre de partir ?

Sa mère secoue la tête.

— Je suis venue pour t’écouter. Pour vous écouter tous les deux.

Kinga me regarde, les yeux pleins de larmes.

— Damien, je n’en peux plus. Je ne sais plus quoi faire. On tourne en rond. On se fait du mal.

Je sens ma gorge se serrer. Je voudrais lui dire que je l’aime encore, que je veux essayer, mais les mots restent coincés.

— Tu veux divorcer ?

Elle baisse les yeux.

— Je ne sais pas. Peut-être. Je veux juste que ça s’arrête.

Madame Lefèvre s’assied, nous fait signe de nous asseoir aussi. Nous obéissons, comme deux enfants pris en faute.

— Parlez-vous. Dites-vous ce que vous avez sur le cœur. Je ne partirai pas tant que vous ne l’aurez pas fait.

Un silence. Puis Kinga prend la parole, la voix tremblante.

— J’ai l’impression d’étouffer ici. Je ne reconnais plus notre vie. On ne fait que se disputer. Je ne dors plus. Je n’arrive plus à être heureuse.

Je ferme les yeux. Je sens les larmes couler sur mes joues.

— Je sais. Moi aussi, je suis malheureux. Mais je ne veux pas te perdre. Je ne veux pas perdre Lucas.

Kinga secoue la tête.

— On l’a déjà perdu, Damien. Il ne rit plus. Il a peur. Il ne comprend pas ce qui se passe.

Je me lève, fais les cent pas. Je repense à toutes ces fois où j’ai crié, où j’ai claqué la porte, où j’ai dit des choses que je regrette. Je voudrais revenir en arrière, tout effacer, recommencer.

— Qu’est-ce qu’on fait alors ? On se sépare ? On se bat encore ?

Kinga ne répond pas. Sa mère prend la parole.

— Parfois, il faut savoir accepter que l’amour ne suffit pas. Parfois, il faut penser à l’enfant, à vous deux. Vous n’êtes pas obligés de vous détruire pour rester ensemble.

Je m’effondre sur le canapé, la tête dans les mains. Je sens la fatigue, la tristesse, la honte. Je pense à Lucas, à sa petite chambre, à ses jouets, à ses rêves. Je pense à tout ce qu’on va lui enlever.

— On va divorcer, alors ?

Kinga hoche la tête, les larmes aux yeux.

— Oui. Je crois que c’est mieux.

Un silence. Puis sa mère se lève, s’approche de moi, pose une main sur mon épaule.

— Je suis désolée, Damien. Je ne voulais pas que ça se termine comme ça. Mais il faut parfois savoir dire stop.

Je la regarde, les yeux embués.

— Vous avez raison. Mais ça fait mal.

Elle hoche la tête.

— Oui. Ça fait toujours mal.

Kinga s’approche, me prend la main. Je sens sa chaleur, sa tristesse. Je sens qu’on s’aime encore, mais que ce n’est plus suffisant.

— On va s’en sortir, Damien. Pour Lucas. On va faire les choses bien.

Je hoche la tête, incapable de parler. Je pense à tout ce qu’on a vécu, à tout ce qu’on aurait pu vivre. Je pense à ma mère, à ce qu’elle aurait dit. Je pense à Lucas, à son sourire, à ses rêves.

La nuit tombe sur Liège. Les lumières de la ville brillent, indifférentes à notre douleur. Je me demande si un jour, on arrivera à être heureux, séparément. Je me demande si Lucas nous pardonnera. Je me demande si l’amour, parfois, ce n’est pas juste savoir quand il faut partir.

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Faut-il se battre jusqu’au bout, ou savoir lâcher prise pour le bien de ceux qu’on aime ?