Date de péremption dépassée
— Tu comptes rester là toute la matinée, Élodie ?
La voix de ma mère, sèche, fend l’air froid de la cuisine. Je sursaute, la tasse de café tremble dans mes mains. Le soleil, timide, tente de percer la brume qui colle aux vitres. Je regarde l’horloge : 7h12. Trop tôt pour les reproches, trop tard pour espérer un matin paisible.
— Je pars dans cinq minutes, maman, je souffle, la gorge serrée.
Elle ne répond pas. Elle ouvre le frigo, inspecte les yaourts, soupire. Je sais déjà ce qu’elle va dire. Depuis le décès de papa, tout est sujet à dispute. Même la date de péremption du lait devient un champ de bataille.
— Tu ne vois donc pas que tout est périmé ici ? Tu ne fais jamais attention à rien !
Je serre les dents. Je voudrais lui crier que je fais de mon mieux, que je n’ai que vingt-deux ans, que je n’ai pas choisi de revenir vivre ici après mes études à Liège. Mais je me tais. J’avale ma colère, comme chaque matin.
Dehors, la pluie commence à tomber, fine, insistante. Je pense à mon frère, Thomas, qui n’a pas remis les pieds à la maison depuis Noël. Lui, il a fui. Il s’est installé à Bruxelles, loin des souvenirs, loin de maman. Je l’envie parfois. Mais je sais aussi qu’il porte le même poids que moi, celui de l’absence, celui du silence.
Je termine mon café d’une traite. Ma mère me regarde, les bras croisés, le visage fermé. Elle ne dira pas au revoir. Elle ne le fait plus depuis des mois. Je prends mon sac, claque la porte, et descends les marches glissantes de la rue des Carmes. Le vent me gifle, me rappelle que je suis vivante.
Au boulot, à la librairie du centre, je souris aux clients, je range les livres, je fais semblant. Mais à l’intérieur, tout est chaos. Je pense à papa, à ses blagues, à ses bras rassurants. Je pense à maman, à sa tristesse devenue colère. Je pense à moi, coincée entre deux âges, deux vies, deux regrets.
À midi, je reçois un message de Thomas : « Ça va chez vous ? »
Je tape : « Comme d’hab. Maman râle. »
Il répond : « Courage. Je passe ce week-end. »
Mon cœur se serre. Je sais que sa venue va réveiller les vieilles blessures. Mais j’ai besoin de lui. J’ai besoin de croire qu’on peut encore être une famille.
Le samedi arrive. Thomas débarque avec son sourire fatigué, ses yeux cernés. Maman l’embrasse à peine. Le repas est tendu. On parle de la météo, du prix du mazout, des embouteillages à Namur. Personne n’ose évoquer l’essentiel.
Après le dessert, Thomas craque. Il pose sa fourchette, regarde maman droit dans les yeux.
— Tu ne trouves pas qu’on devrait parler de papa ?
Un silence tombe, lourd, glacial. Maman pâlit, serre la nappe entre ses doigts.
— Il n’y a rien à dire, murmure-t-elle.
— Justement, c’est ça le problème, je lance, la voix tremblante. On fait comme s’il n’avait jamais existé. Comme si tout devait continuer, comme avant… Mais rien n’est comme avant !
Maman se lève brusquement, quitte la table. J’entends la porte de sa chambre claquer. Thomas baisse la tête. Je sens les larmes monter.
— On fait quoi, maintenant ?
Il hausse les épaules. Il n’a pas de réponse. Moi non plus.
Le lendemain, je trouve maman dans le jardin, sous la pluie. Elle tient une vieille photo de papa, la regarde sans un mot. Je m’approche, hésitante.
— Maman…
Elle ne bouge pas. Je m’assieds à côté d’elle, sur le banc mouillé. Je sens son épaule trembler.
— Je n’y arrive pas, Élodie. Je n’arrive pas à vivre sans lui. Et je vous fais du mal, à toi et à Thomas…
Je prends sa main. Pour la première fois depuis des mois, elle ne la retire pas.
— On a besoin de toi, maman. Mais on a aussi besoin de parler de lui. De se souvenir. De pleurer, ensemble.
Elle ferme les yeux, laisse couler ses larmes. Je pleure aussi. Thomas nous rejoint, s’assied de l’autre côté. On reste là, tous les trois, sous la pluie, à pleurer un homme qu’on a trop longtemps fait semblant d’oublier.
Les jours suivants, la maison change. Maman sourit, parfois. Elle cuisine le plat préféré de papa. On ressort les albums photos. On se raconte des souvenirs. On se dispute encore, mais différemment. Avec moins de rancœur, plus de tendresse.
Un soir, alors que je range la cuisine, je tombe sur un yaourt périmé. Je souris. Je le jette sans rien dire. Maman me regarde, hausse les épaules, puis éclate de rire. Un vrai rire, franc, comme avant.
Je me demande : combien de temps faut-il pour que la douleur devienne souvenir ? Pour que la vie reprenne, malgré tout ? Est-ce qu’on guérit un jour, ou est-ce qu’on apprend juste à vivre avec une date de péremption sur le cœur ?