Mon mari, roi du canapé, et mon voisin, héros du quotidien : pourquoi la vie est-elle si injuste ?
« Encore une fois, tu ne fais rien ! » Ma voix tremble, mais je ne peux plus me retenir. Benoît, affalé sur le canapé, ne lève même pas les yeux de son écran. Il soupire, agacé, comme si ma colère était un moustique qu’il pouvait chasser d’un revers de la main. « Aurélie, laisse-moi tranquille, j’ai eu une journée difficile au boulot. » Je serre les poings. Il est dix-neuf heures, les enfants crient dans la cuisine, le repas brûle, et lui, il est là, roi de son royaume en tissu gris, à regarder un match de foot belge dont il se fiche probablement autant que de moi.
Je me demande comment j’en suis arrivée là. J’ai vingt-huit ans, deux enfants, et l’impression d’être déjà vieille. Benoît a trente-sept ans, et parfois, il me semble qu’il a arrêté de vivre le jour où notre fils aîné, Lucas, est né. Avant, il était drôle, attentionné, il me faisait rêver. Maintenant, il ne rêve plus, il végète. Je me sens seule, terriblement seule, même entourée de mes enfants. Je me surprends à envier la vie des autres, surtout celle de notre voisin, François.
François, c’est tout le contraire de Benoît. Il a trente-cinq ans, il vit seul avec sa fille, Zoé, depuis que sa femme est partie. Mais lui, il assure. Il prépare des tartes pour la kermesse de l’école, il bricole, il court le matin dans le parc de la Boverie, il sourit toujours, même quand il est fatigué. Les enfants l’adorent, et moi… je me surprends à l’observer par la fenêtre, à imaginer ce que serait ma vie si j’avais épousé un homme comme lui.
Un soir, alors que je ramène les poubelles, je croise François dans l’allée. Il me sourit, comme toujours. « Ça va, Aurélie ? Tu as l’air fatiguée. » Je sens mes yeux me piquer. Je voudrais lui dire que non, ça ne va pas, que j’ai envie de hurler, de partir, de tout recommencer. Mais je souris, poliment. « Oui, ça va, merci. » Il s’approche, baisse la voix. « Si jamais tu as besoin de parler… tu sais où me trouver. » Je hoche la tête, incapable de répondre. Il rentre chez lui, et je reste là, seule dans la nuit, à me demander pourquoi la vie est si injuste.
Le lendemain, tout recommence. Benoît part tôt, sans un mot, sans un baiser. Je prépare les enfants, je les emmène à l’école, je file au boulot. Je travaille comme secrétaire dans un cabinet d’avocats du centre-ville. Mon patron, Monsieur Delvaux, est exigeant, mais au moins, il me respecte. Parfois, je me dis que je préfère être au bureau qu’à la maison. Là-bas, au moins, j’existe.
Un vendredi soir, alors que je rentre, je trouve Benoît devant la télé, une bière à la main, les pieds sur la table basse. Les enfants jouent dans leur chambre. Je sens la colère monter. « Tu pourrais au moins ranger un peu, non ? » Il hausse les épaules. « C’est pas la fin du monde, Aurélie. Détends-toi. » Je claque la porte de la cuisine. Je me mets à pleurer, silencieusement, pour ne pas que les enfants m’entendent. Je me sens prisonnière de ma propre vie.
Le samedi matin, je croise François au marché de la Batte. Il est avec Zoé, qui court partout. Il me propose de boire un café. J’hésite, puis j’accepte. Nous parlons de tout, de rien, de la pluie, du beau temps, de nos enfants. Il me raconte comment il s’est retrouvé seul, comment il a dû apprendre à tout gérer, comment il a failli sombrer, mais qu’il s’est battu. Je l’écoute, fascinée. Il me regarde dans les yeux. « Tu sais, Aurélie, tu mérites d’être heureuse. » Je sens mon cœur battre plus fort. Je n’ose pas répondre.
Le soir, je repense à cette conversation. Je regarde Benoît, endormi sur le canapé, la bouche ouverte, un filet de bave au coin des lèvres. Je me demande si je l’aime encore. Je me demande si je ne suis pas en train de tomber amoureuse de François. Je me déteste pour ça. Je me sens coupable, mais aussi vivante, pour la première fois depuis des années.
Les semaines passent. Benoît ne change pas. Il râle, il boit, il ne s’occupe de rien. Les enfants commencent à poser des questions. « Maman, pourquoi papa ne joue jamais avec nous ? » Je ne sais pas quoi répondre. Je leur mens, je leur dis qu’il est fatigué, qu’il travaille beaucoup. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Il a juste abandonné.
Un soir, alors que je mets les enfants au lit, Lucas me demande : « Maman, pourquoi tu pleures souvent ? » Je le serre dans mes bras. Je voudrais lui dire la vérité, mais je n’y arrive pas. Je me sens lâche. Je me dis que je dois tenir, pour eux, pour ne pas briser la famille. Mais à quel prix ?
Un dimanche, alors que Benoît est parti voir un match avec ses copains, François frappe à la porte. Il m’apporte une tarte aux pommes. « J’en ai fait trop, tu veux partager ? » Nous nous installons dans la cuisine, nous parlons longtemps. Il me raconte ses rêves, ses peurs, ses espoirs. Je me sens comprise, écoutée. Il pose sa main sur la mienne. Je la retire, gênée, mais je sens que quelque chose a changé entre nous.
Le soir, Benoît rentre, ivre. Il crie, il casse un verre. Les enfants se cachent dans leur chambre. Je lui demande de se calmer, il me traite de tous les noms. Je prends peur. C’est la première fois qu’il va aussi loin. Je me réfugie chez François avec les enfants. Il nous accueille sans poser de questions. Je pleure dans ses bras. Il me dit que je ne suis pas seule, que je dois penser à moi, à mes enfants.
Le lendemain, je décide de partir. Je fais mes valises, j’emmène les enfants. Benoît hurle, il me supplie de rester, il promet de changer. Mais je n’y crois plus. Je pars, le cœur brisé, mais soulagée. Je m’installe chez mes parents, à Seraing, le temps de trouver un appartement.
François m’aide, il m’écoute, il me soutient. Petit à petit, je reprends confiance en moi. Je trouve un petit logement, je reconstruis ma vie. Benoît essaie de me récupérer, il m’envoie des messages, il me fait des promesses. Mais je sais que c’est fini. Je ne veux plus être la femme d’un roi du canapé. Je veux être la reine de ma propre vie.
Aujourd’hui, je regarde mes enfants jouer dans le jardin. Je pense à tout ce que j’ai traversé. Je me demande pourquoi la vie est si injuste, pourquoi certains doivent se battre pendant que d’autres se contentent de survivre. Mais je me dis aussi que l’injustice, parfois, c’est le point de départ d’une nouvelle vie. Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce que le bonheur se mérite, ou est-ce qu’il se vole, un jour, à force de courage ?