Il y avait des étrangers chez moi quand je suis rentré

— Qu’est-ce que vous faites chez moi ?

Ma voix tremblait, mais je n’avais pas le choix. Il était vingt-deux heures passées, la pluie battait sur les pavés de la rue des Carmes, et j’avais traîné ma valise du quai de la gare jusqu’à mon immeuble, fatigué, les jambes lourdes de ces mois passés à travailler sur les chantiers à Anvers. J’avais rêvé de ce retour à Namur, de la chaleur de mon petit appartement, du parfum du café du matin, et surtout de retrouver maman, qui m’attendait sûrement avec ses boulets à la liégeoise.

Mais là, dans mon salon, deux inconnus, un homme et une femme, la cinquantaine, fouillaient dans mes affaires. La femme sursauta, l’homme se redressa, visiblement surpris mais pas effrayé. Il me lança un regard froid, presque méprisant.

— Pardon, monsieur, mais cet appartement est à nous, répondit-il d’un ton sec.

Je crus d’abord à une mauvaise blague. Je sortis mon portefeuille, cherchai fébrilement mon bail, mes quittances de loyer. Mais tout était resté dans la chambre, et la porte était fermée à clé. Je sentais la panique monter, la colère aussi. J’appelai ma mère, la voix tremblante :

— Maman, il y a des gens chez moi !

Elle accourut, essoufflée, le manteau à peine enfilé. Elle reconnut l’homme : c’était Monsieur Delvaux, le propriétaire de l’immeuble. Il habitait au rez-de-chaussée, un homme sec, toujours en conflit avec les locataires.

— Monsieur Delvaux, qu’est-ce que ça veut dire ? Mon fils paie son loyer !

Il haussa les épaules, l’air de s’ennuyer :

— Il y a eu des retards, madame. Et puis, il n’était plus là depuis des mois. J’ai reloué, c’est tout.

Je sentis mon sang bouillir. Oui, j’avais eu du mal à payer en mars, mais j’avais envoyé l’argent, j’avais prévenu. J’avais travaillé comme un fou en Flandre, sur les toits, sous la pluie, pour pouvoir revenir. Et voilà qu’on m’expulsait, sans prévenir, sans même un mot.

— Vous n’avez pas le droit !

— Allez voir la police si vous voulez, me lança-t-il, déjà prêt à tourner les talons.

Ma mère pleurait. Je serrai les poings, impuissant. Les nouveaux locataires me regardaient comme un intrus, alors que c’était chez moi. Je sortis dans la rue, la pluie me glaça le visage. J’avais envie de hurler, de tout casser. Mais à quoi bon ?

Je passai la nuit chez maman, dans la petite chambre d’enfant où rien n’avait changé depuis mes seize ans. Les posters de Stromae, les livres de Simenon, la vieille lampe Ikea. Maman me regardait, inquiète, silencieuse. Le lendemain, elle tenta de me réconforter :

— On va trouver une solution, mon chéri. Tu peux rester ici, tu sais bien.

Mais je n’étais plus un enfant. J’avais trente-six ans, un dos abîmé par les chantiers, des rêves de stabilité, et voilà que je devais tout recommencer. Je passai des coups de fil, j’allai à la police. On me dit que c’était une affaire civile, qu’il fallait voir avec un avocat. Mais l’avocat, c’est cher, et moi, je n’avais plus rien. Même mes vêtements étaient restés dans l’appartement.

Les jours passèrent. Je croisai Delvaux dans la rue. Il me lança un sourire narquois :

— Faut apprendre à payer à temps, mon gars.

Je faillis lui sauter à la gorge. Mais maman me retint, les larmes aux yeux. Elle avait peur pour moi, peur de ce que je pourrais faire. Mon frère, François, vint me voir. Lui, il avait réussi, il travaillait à Bruxelles, dans une banque. Il me regarda avec pitié :

— Tu devrais venir à Bruxelles, Benoît. Ici, il y a du boulot, des logements. Namur, c’est mort.

Mais je ne voulais pas partir. Namur, c’était chez moi. Les souvenirs, les amis, les bistrots où on refait le monde autour d’une Jupiler. Je ne voulais pas devenir un étranger dans ma propre vie.

Un soir, maman et moi, on s’est disputés. Elle voulait que je fasse des démarches, que je me batte. Moi, je n’avais plus la force. Je passais mes journées à marcher dans la ville, à regarder les vitrines, à éviter les regards. J’avais honte. Honte d’être revenu les mains vides, honte de ne pas pouvoir offrir à maman la vie qu’elle méritait.

Un matin, j’ai croisé Sophie, mon ex. Elle m’a reconnu, m’a souri tristement :

— Benoît, qu’est-ce que tu fais là ?

Je n’ai pas su quoi répondre. Elle, elle avait refait sa vie, deux enfants, un mari gentil. Moi, j’étais là, à errer comme un fantôme.

Les semaines ont passé. J’ai fini par trouver un petit boulot, serveur dans un café du centre. Ce n’était pas grand-chose, mais ça payait le pain et le loyer d’une chambre minuscule, sous les toits, avec vue sur la Meuse. J’ai recommencé à vivre, un peu. Mais la colère ne m’a jamais quitté. La sensation d’avoir été trahi, expulsé de ma propre vie, par un système qui ne protège que les plus forts.

Parfois, je repense à ce soir-là, à la pluie, à la lumière froide de mon salon envahi par des étrangers. Je me demande : est-ce que j’aurais pu faire autrement ? Est-ce que la Belgique, mon pays, est encore capable de protéger les siens ? Ou sommes-nous tous condamnés à devenir des étrangers chez nous ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce que la justice existe encore pour les gens comme moi ?