Entre les murs de Liège : une vie brisée, une force retrouvée

— Tu ne comprends donc rien, Aurélie ?! hurle ma mère, les joues rouges, les bras croisés sur sa poitrine comme un rempart contre mes mots.

Je serre la poignée du tiroir de la cuisine, mes ongles s’enfonçant dans le bois. La pluie frappe violemment les vitres de notre appartement à Outremeuse, comme si le ciel lui-même voulait participer à notre dispute. Je sens la chaleur moite de la pièce, l’odeur du café froid et du tabac froid qui colle aux rideaux. Mon beau-père, Luc, est assis à la table, le regard fuyant, triturant nerveusement son paquet de cigarettes. Il ne dit rien. Comme toujours.

— C’est toi qui ne comprends pas, maman ! Il a vidé mon compte épargne pour aller jouer au casino à Chaudfontaine ! Et tu veux que je me taise ?

Ma voix tremble mais je refuse de pleurer. J’ai dix-neuf ans, et j’ai travaillé tout l’été chez Delhaize pour mettre cet argent de côté. Pour mes études à l’ULiège. Pour partir, peut-être, loin d’ici.

Ma mère soupire, lasse. Elle s’appelle Fabienne, elle a quarante-trois ans mais en paraît dix de plus depuis que papa est parti avec une Flamande de Gand. Depuis, elle s’accroche à Luc comme à une bouée percée.

— C’est compliqué avec Luc… Il a des problèmes, tu sais bien…

Je ris jaune. — Des problèmes ? Il boit, il joue, il crie sur toi et il me vole ! C’est ça, tes problèmes ?

Luc se lève brusquement, sa chaise raclant le carrelage. — Tu ferais mieux de respecter ta mère !

Il s’approche trop près. Je sens son haleine mêlée de bière Jupiler et de colère rentrée. Mon cœur bat à tout rompre. Je recule d’un pas.

— Arrêtez ! crie ma mère. On n’est pas des sauvages ici !

Mais on l’est devenus, je crois. Depuis des mois, notre appartement est un champ de bataille silencieux. Les voisins entendent parfois nos disputes à travers les murs fins comme du papier à cigarette. Mais personne ne dit rien. À Liège, on garde ses affaires pour soi.

Cette nuit-là, je dors mal. Je pense à mon père, Jean-Pierre, qui m’envoie parfois des messages maladroits depuis Gand : « Comment ça va à Liège ? » Je ne réponds presque jamais. Il a refait sa vie avec une femme qui cuisine des stoofvlees et parle néerlandais à table. Je me sens étrangère partout.

Le lendemain matin, je trouve ma mère assise dans la cuisine, une tasse de café entre les mains. Elle a pleuré. Je m’assois en face d’elle.

— Tu sais que je t’aime, hein ?

Elle hoche la tête sans me regarder.

— Mais je ne peux plus vivre comme ça… Je vais partir chez papa quelques temps.

Elle relève enfin les yeux vers moi, paniquée.

— Tu vas m’abandonner ?

Sa voix est si faible que j’ai envie de la prendre dans mes bras. Mais je n’y arrive pas. Trop de rancœur.

— Non… Mais j’ai besoin de respirer.

Luc entre dans la pièce sans un mot. Il attrape une canette dans le frigo et sort sur le balcon pour fumer. Ma mère se lève brusquement et va s’enfermer dans la salle de bains.

Je fais ma valise en silence. Je prends juste le nécessaire : quelques vêtements, mon ordinateur portable, un vieux carnet où j’écris mes poèmes quand j’ai trop mal au ventre pour parler.

Dans le train vers Gand, je regarde défiler les paysages gris et verts de la Wallonie sous la pluie. Je pense à mon enfance à Liège : les gaufres chaudes sur la place Saint-Lambert, les fêtes du 15 août où tout le quartier chantait « Vive Liège ! » en buvant du peket. Tout ça me semble loin.

Mon père m’attend à la gare de Gand-Saint-Pierre. Il a vieilli lui aussi. Sa nouvelle femme, Annick, m’accueille avec un sourire gêné.

— Bienvenue chez nous, Aurélie…

Je réponds poliment mais je sens que je ne suis pas vraiment chez moi ici non plus. Les premiers jours sont difficiles. Annick parle flamand avec ses enfants ; je comprends quelques mots mais je me sens invisible. Mon père essaie d’être présent mais il travaille beaucoup dans son bureau d’architecte.

Un soir, alors que je dîne seule dans la cuisine, Annick s’assoit en face de moi.

— Tu sais… Ce n’est pas facile pour moi non plus. J’essaie…

Je hoche la tête sans répondre. J’ai envie de crier mais je me tais.

Les semaines passent. J’essaie de suivre mes cours en ligne mais je n’arrive pas à me concentrer. Je pense tout le temps à ma mère restée seule avec Luc. Elle m’envoie des messages : « Tu me manques », « Luc est désolé », « Reviens ». Parfois elle ne donne plus signe de vie pendant des jours et je m’inquiète.

Un soir d’octobre, elle m’appelle en larmes.

— Il m’a frappée… J’ai peur…

Je sens la colère monter en moi comme une vague noire.

— Appelle la police !

— Non… Je ne peux pas… Ils vont tout savoir au boulot…

Je raccroche en tremblant. Je voudrais retourner à Liège mais mon père refuse.

— Ce n’est pas ton rôle de régler ça, Aurélie…

Mais si ce n’est pas le mien, alors c’est celui de qui ?

Je décide d’appeler mon oncle Philippe, le frère de ma mère. Il vit à Seraing et n’a jamais aimé Luc.

— T’inquiète pas gamine, je vais aller voir ce qui se passe.

Deux jours plus tard, il m’appelle :

— Ta mère est chez moi maintenant. Elle va rester ici un moment.

Je respire enfin un peu mieux. Mais rien n’est réglé pour autant.

À Gand, je commence une thérapie avec une psychologue du campus. Elle s’appelle Madame Van Damme et elle parle doucement, avec un accent flamand qui me fait sourire malgré moi.

— Vous avez beaucoup porté sur vos épaules pour votre âge…

Je pleure pour la première fois depuis des mois dans son cabinet aux murs couverts de livres.

Petit à petit, j’apprends à vivre avec mes blessures. J’écris beaucoup : des poèmes sur Liège, sur ma mère, sur ce sentiment d’être toujours entre deux mondes qui ne se parlent pas vraiment.

Un jour de printemps, ma mère vient me voir à Gand. Elle a l’air fatiguée mais plus légère.

— Je suis désolée pour tout ce que tu as vécu…

On marche le long des canaux sous un ciel bleu pâle. Elle me raconte qu’elle a trouvé un petit appartement à Liège et qu’elle a quitté Luc pour de bon.

— J’ai peur d’être seule… Mais j’ai plus peur encore de retourner en arrière.

Je prends sa main dans la mienne. Pour la première fois depuis longtemps, je sens qu’on avance ensemble.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de me demander si j’aurais pu faire autrement. Si j’aurais dû rester pour protéger ma mère ou si partir était la seule solution possible pour survivre moi-même.

Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir tout perdu ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec ses cicatrices comme on apprend à aimer la pluie sur les pavés liégeois ? Qu’en pensez-vous ?