« Pourquoi nos enfants ne viennent-ils plus ? » — Le silence dans la chambre d’hôpital

— Tu veux encore du café, Madame Carine ?

Ce n’est pas la voix de ma fille. C’est l’aide-soignante, Laurence, qui vient m’apporter mon plateau de l’après-midi. Elle, au moins, entre et s’arrête, quelquefois pose une main sur ma couverture pour calmer les tremblements. Ma fille, Sophie, n’a pas passé la porte de cette chambre depuis mon admission. Je regarde l’horloge : seize heures. Elle finira son service dans une heure, ce n’est pourtant pas loin, le centre hospitalier de Namur depuis son boulot, mais elle ne vient pas. Lucas, mon fils, dit que « ce n’est pas facile avec les enfants », « on passera le week-end prochain »… Ça fait trois semaines déjà que je suis là, et les jours ressemblent aux nuits, monotones et vides, traversés seulement par les bruits de perfusions et les pas précipités des internes.

Je serre fort ma laine contre moi, le regard noyé dans la cour grise derrière la fenêtre. Pourquoi mes enfants m’évitent-ils comme la peste ? Les souvenirs remontent et pèsent sur ma poitrine comme une chape de béton.

— Maman, pourquoi tu cries toujours ? — la voix de Sophie résonne, souvenir des cuisines étroites de notre maison à Jambes. Elle avait treize ans, je venais de lui hurler dessus parce qu’elle n’avait pas rangé ses affaires. À ce moment-là, j’ai vu dans ses yeux cette distance, ce petit fossé qui n’a jamais cessé de grandir.

Je croyais bien faire. On m’a appris la raideur et la discipline — chez nous, dans le Namurois, pas question de contestation. Papa rentrait de chez Godart avec les mains rouges de froid, maman servait la soupe et se taisait. Moi, j’ai voulu élever mes enfants pour qu’ils ne manquent de rien, quitte à oublier les câlins, à ne pas écouter leurs rêves fous. Aujourd’hui encore, la voix de Lucas, distante au téléphone :

— Tu pourrais pas, pour une fois, te montrer fière de ce que je fais ?

Dans cette chambre aux murs clairs, j’entends l’écho sourd de toutes les discussions avortées, des repas avalés dans le silence ou les reproches. A-t-on le choix de devenir de bons parents ? J’ai agi, croyais-je, pour leur offrir un avenir solide — université à Louvain-la-Neuve pour Lucas, BTS à Namur pour Sophie. Mais ils sont partis, chacun de leur côté, et avec eux, une chaleur s’est échappée de la maison.

Cette solitude, elle me ronge. Autour de moi, les visites sont rares : un bouquet de fleurs trône sur la table d’Anne, la voisine de chambre, livré par une nièce pressée. Elle soupire aussi, souvent, et commence ses phrases par « Avant… ».

— Avant, ma petite-fille me téléphonait tous les lundis. Maintenant, c’est « elle travaille beaucoup, comprends-toi. » Même les dimanches, j’attends leur voix comme on attend la fin du mauvais temps.

Laurence vérifie ma perf’. Elle a mon âge, des rides au coin des yeux, et un accent doux des Ardennes. Parfois, on échange quelques mots qui se veulent légers, sur les fraises de Wépion ou les embouteillages de la Sambre. Elle sait que je suis seule ici, elle glisse une compote dans mon plateau :

— Il faut garder des forces, madame Carine, au cas où ils viennent vous voir.

Mais je perçois dans son sourire qu’elle n’y croit pas plus que moi.

L’autre soir, un orage a tonné sur le CHU. Dehors, la ville semblait avalée par le noir, abandonnée, comme ma chambre et moi. Je me suis souvenue de la dernière vraie conversation avec mon fils, l’an dernier. Un Noël calamiteux, Lucas entre deux trains, sa femme — une Liégeoise, avec qui je ne m’entends pas — tirant la tête. Lui, la voix tremblante de colère :

— Tu n’écoutes jamais. Tu demandes toujours « alors, c’est quand la promotion ? Tu pourrais faire mieux ! » On fait ce qu’on peut, maman, surtout dans ce pays.

Je voulais le pousser, je voulais qu’il ne manque pas de courage, comme moi autrefois dans la fabrique. J’ai voulu que mes enfants ne connaissent jamais la peur du lendemain, l’angoisse du chômage, la honte des allocations. Je leur ai inculqué la ponctualité, le respect… mais où est passé le reste ?

Pourquoi éduquer avec de la discipline et si peu d’écoute passionnée ? Est-ce là, l’erreur de toute une génération en Wallonie, coincée entre les silences de nos parents et notre propre incapacité à parler d’amour autrement que par une assiette bien garnie ou une critique mordante ?

J’ai vu Sabine, ancienne collègue du Colruyt, hospitalisée deux portes plus loin. Sa fille lui apporte des gaufres chaque mercredi. Elles se chicanent, mais elle vient, Sabine. Je me suis surprise à l’envier atrocement.

Chez nous, ce n’est pas que mes enfants me détestent. C’est comme si la distance était devenue la norme, comme si le souvenir de mes mots durs et de leur adolescence minée par mes absences les avait convaincus qu’on se voyait sans nécessité. Mon mari, André, lui, est parti il y a vingt ans, emporté par une crise cardiaque, un soir après une dispute idiote sur la couleur des volets. Je n’ai jamais compris à quel moment la vie s’est fracturée entre nous.

La télévision crache une pub pour un nouveau yaourt ; ça me donne envie de jeter la télécommande. J’hésite, mais à qui ça servirait ?

Le médecin me dit que je pourrais rentrer dans une semaine si tout va bien. Mais rentrer où ? Dans un appartement qui résonne, à table pour une et des photos que je change de place sans conviction ?

Parfois, je rêve de tout reprendre depuis le début, juste pour une main tendue de Sophie, un « Maman, raconte-moi encore la fois où je suis tombée au carnaval de Binche. » Mais ce genre de souvenirs ne se cultive pas une fois la distance installée. J’ai laissé le fossé s’élargir, prise dans le tourbillon du quotidien, des inquiétudes pour payer les factures ou d’une fierté mal placée.

Est-ce vraiment une fatalité ? Est-ce que tous les enfants quittent le nid pour ne jamais regarder en arrière ? Est-ce le reflet d’une société qui valorise tellement la réussite qu’on oublie d’enseigner la tendresse ? Les soirs sans visites, je regarde par la fenêtre et je me demande : peut-on réparer toutes ces années de silence, d’incompréhension, de maladresses accumulées depuis la cour de récré ?

Et puis, aujourd’hui, une idée tordue m’a traversé : et si je téléphonais simplement ? Mais quoi dire, après tant d’années à attendre que ce soient eux qui fassent un geste ? Serait-ce renoncer à ma dignité, à mes principes, ou serait-ce enfin ouvrir une porte, même fragile, vers la réconciliation ?

Comme la lumière de Namur qui perce difficilement ce soir pluvieux, je voudrais tant croire que tout n’est pas perdu entre une mère et ses enfants, même après tant d’erreurs.

Est-ce que nos enfants oublient pour de bon, ou bien est-ce nous, parents, qui rendons les retrouvailles impossibles par fierté et regret ? Quand le temps file, qu’est-il vraiment encore possible de réparer ?