Il n’y a rien à regretter

— « Qu’est-ce que tu vas faire, toi, Aurélie, maintenant que les examens sont finis ? » La voix de Simon fend le silence pesant tandis que, assis sur le muret du vieux quai de Namur, on contemple, sans vraiment les voir, les canards qui s’ébrouent près des péniches. Le ciel est teinté d’ocre et de bleu, la lumière d’un samedi d’été coule sur la Meuse, et les cris étouffés des enfants nous parviennent par vagues, insouciants. Pourtant, je sens au creux du ventre une tension sourde, presque douloureuse, comme si ce bout de vacances n’était qu’un leurre.

Je serre ma veste autour de moi, même s’il ne fait pas froid. J’hésite à répondre. « Je vais me reposer, lire un peu, marcher dans la citadelle… » Je voudrais ajouter autre chose, mais je me retiens. Simon, lui, détourne enfin les yeux de la rivière et me fixe. Son regard, d’habitude si doux, me trouble aujourd’hui.

« Tu vas chez tes parents à Charleroi ? » demande-t-il soudain, évitant mon regard.

Je hausse les épaules. Mon sang se met à bouillir, trop de souvenirs enchevêtrés. « J’sais pas. J’ai pas envie de les voir, après ce qui s’est passé… »

Il baisse la tête, peut-être honteux de m’avoir rappelé cet épisode. « T’as raison. Mais… tu peux pas fuir éternellement, Aurélie. »

Fuir. Le mot claque, blesse plus que je ne veux l’admettre. J’enfouis mes mains dans les poches, cherchant les miettes de pain laissées par l’habitude, ne trouvant que des papiers froissés, billet d’autobus à moitié déchiré, liste de courses oubliée. Revenir à Charleroi, c’est m’affronter moi-même, ma mère et ses silences, mon père effacé, la maison pleine des cris étouffés, des portes qui claquent et des excuses jamais dites.

La veille, un message de ma mère attendait sur mon GSM :

« Quand reviens-tu ? Ton père te cherche. »

Juste ça. Pas « tu nous manques », pas « on s’inquiète ». J’ai laissé le message sans réponse.

Simon me regarde toujours. Il tend la main et la pose timidement sur la mienne. « Si tu veux, tu peux venir chez moi, à Liège. Y’a toujours de la bière au frigo et tata Marie est ravie d’accueillir les amis. »

Je souris malgré moi. La chaleur de sa main me réconforte. J’aurais aimé dire oui, tout de suite. Mais quelque chose en moi s’accroche à Charleroi, à ses rues grises, à la terrasse du café Paul où j’ai tout appris sur la vie, entre deux cafés noirs, à l’odeur d’huile des friteries et à ce qui me lie encore, malgré tout, à ces gens-là qui sont ma famille.

« Je vais rentrer, Simon. Juste, pas tout de suite. Laisse-moi encore goûter à la liberté quelques jours. »

Il hoche la tête. On ne dit plus rien pendant un long moment. Les canards vont et viennent. Les enfants rentrent chez eux, la ville s’endort.

Le lendemain, je prends finalement le train. Sur la banquette grise, je tente de lire quelques pages d’un vieux roman d’Amélie Nothomb, mais les mots valsent, incapables de se poser. Tout le trajet, je me perds dans la campagne wallonne. Les terrils apparaisent, fantômes du passé ouvrier de notre pays, la brume s’accroche aux champs jaunes, les usines désaffectées bordent les rails. Arrivée à Charleroi, un frisson me prend.

Je descends, la valise à la main. Maman m’attend, le visage fermé. Pas de sourire. On s’embrasse, du bout des lèvres. À la maison, l’odeur de sauce tomate flotte — elle tente sa façon de nous dire « sois la bienvenue ». Mon père est là, aussi gauche qu’un ours blessé. Le salut est bref. On s’assied, on mange — près de rien d’autre n’est dit. Le soir tombe sur le quartier, le lampadaire devant notre fenêtre oscille sous le vent.

Au bout d’un moment, ma mère lâche enfin :

« Tu comptes repartir longtemps comme ça, Aurélie ? »

J’encaisse. Je lance, lèvres serrées : « Je sais pas. Peut-être… jusqu’à ce que tout s’arrange ici. »

Père repousse son assiette, résigné. « C’est pas en fuyant qu’on règle les problèmes. »

Je sens la colère monter. « Ah bon ? Parce que rester, ça les règle, peut-être ? Depuis quand tu règles quoi que ce soit, toi ? » Un silence brutal s’abat sur la cuisine. J’ai presque crié. Maman se lève, va faire la vaisselle, la tête basse. Mon père sort sur la terrasse, clope aux lèvres. Je reste seule, la gorge nouée, furieuse contre eux, contre moi, contre cette maison qui n’a rien d’un foyer.

La nuit, je ne trouve pas le sommeil. Les souvenirs me hantent. Le divorce de ma sœur Julie, le chômage de mon père, la tristesse de ma mère recouvre tout, tel un rideau humide. Pourquoi aucune tendresse, pourquoi ces mots qu’on ne se dit pas, alors qu’ils brûlent sur nos langues ? Je repense à Simon, à sa famille chaleureuse, à l’odeur du café chez sa tante, aux disputes bruyantes mais pleines d’amour. Ici tout est silence, non-dit, reproche.

Les jours suivants, les disputes éclatent souvent. Pour rien, pour une tartine brûlée, une facture oubliée, une remarque sur mes études d’assistante sociale — « Ça ne mène à rien, tu ferais mieux de faire médecine ou droit », lance mon père un soir, amer. Je ne réponds même plus, je m’enferme dans ma chambre, j’écoute les disques poussiéreux de mon adolescence, Arno qui crie « Putain Putain », Stromae qui me murmure « Formidable… tu étais formidable… » Je pleure parfois, en silence, sous l’affiche de la Place Verte de Charleroi, souvenir d’un temps plus simple.

Un samedi matin, sans réfléchir, je prends mes affaires et je sors. J’erre dans la ville, j’arrive au bord du canal — il fait gris, un crachin tenace tombe sur la cité. Je rencontre Paul, un ancien voisin, qui me reconnaît malgré les années. « Dis, Aurélie, t’as l’air triste. Si jamais, viens boire un verre, ça fait du bien… »

Je souris, touchée. Je décline pour l’instant, mais ça me fait chaud au cœur. J’envoie un message à Simon :

« Je crois que j’ai besoin de toi. »

Le soir même, il me répond. « Viens. Il y a toujours une place pour toi ici. »

Je prépare mes affaires, furieuse et soulagée à la fois. Avant de partir, ma mère tente une dernière fois :

« Aurélie… tu vas encore partir ? »

Je la regarde longuement. Trop de choses à dire et incapable d’en prononcer une seule. « Oui, maman, je crois que j’en ai besoin. »

Elle me serre contre elle, maladroitement. « Tu reviendras ? »

Peut-être. Peut-être pas.

Dans le train pour Liège, je regarde défiler les paysages. Je repense à tout ça, à ce qu’on ne dit pas, ce qu’on garde pour soi. Pourquoi c’est si compliqué, l’amour, dans certaines familles ? Pourquoi tout doit se passer dans la douleur et la fierté blessée ? Chez Simon, sa tante me fait un chocolat chaud, je souris un peu plus chaque jour. Lentement, j’apprends à m’aimer, à pardonner — aux autres, à moi-même. J’écris des lettres que je n’envoie jamais, à ma mère, à mon père, à cette enfance perdue au cœur de la Wallonie. Peut-être qu’un jour, je leur dirai tout. Ou peut-être pas.

Mais au fond, comme dirait Stromae, vraiment : est-ce qu’il y a quelque chose à regretter ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment réparer ce qui a été brisé depuis si longtemps, ou faut-il apprendre à vivre avec les fêlures ?