La porte fermée : témoignage d’une mère à Liège

— Je t’en prie, Louis, ouvre-moi. J’ai préparé tes boulets sauce lapin, comme tu aimais tant quand tu étais petit. Je t’en supplie, ne me laisse pas dehors à cette heure-ci…

Je frappe timidement à la porte, le plat emballé dans un torchon soigneusement repassé. Il est sept heures du matin, la rosée brille sur les pavés de la rue du Jardin Botanique à Liège. Mais mon cœur, lui, est gelé. J’entends des pas derrière la porte, une ombre… Puis un claquement sec : la serrure tourne. Quelques secondes plus tard, la voix de mon fils s’élève, froide, étouffée par la porte :

— Maman, il faut que tu arrêtes de venir si tôt. Tu me gênes… Emma ne veut pas de visites impromptues.

Je retiens ma respiration, les bras serrant le plat chaud contre moi ; il y a quelque chose dans ses mots qui me glace plus que la brise du matin. C’est Emma, c’est encore elle. Depuis qu’il s’est marié, il s’est transformé, m’a-t-on dit. Moi, j’appelle ça être volé. Et je sais que c’est mal, mais je ne peux pas m’en empêcher. Louis était tout pour moi, pour nous. Christian et moi l’avions attendu si tard, après tant de rendez-vous à l’hôpital de la Citadelle, à regarder des médecins sans sourire nous dire de ne pas espérer trop fort. Alors, quand il est venu au monde, Louis a rempli nos journées, nos nuits, chacune de nos pensées.

Christian voulait qu’on ne reproduise pas les erreurs de nos parents, qu’on n’élève pas Louis dans la distance ou la dureté. Surprise, je lui ai répondu avec un sourire fatigué, un peu moqueur :
— Je préfère lui offrir tout l’amour dont j’ai manqué, quitte à ce qu’il m’en veuille pour mon excès.

Et puis, voilà où on en est. Mon fils adulte, propriétaire de son bel appartement retapé à deux rues de la gare des Guillemins, une vie stable, un emploi de professeur de sciences dans un Athénée de la ville. Emma, quant à elle, vient de Namur, famille moderne, un rien snob à mon goût, et toujours sur la réserve. Elle me tutoie avec une froideur polie depuis le premier jour, me fait comprendre que mes plats sont trop lourds, mon accent liégeois trop prononcé, mes attentions déplacées pour leur nouvel « équilibre ». L’équilibre… mais de quel équilibre parle-t-on ?

Je me souviens du jour du mariage, à l’Hôtel de Ville. J’avais mis ma meilleure robe, celle de la communion de Louis, bleue et sobre. J’avais espéré que la mère d’Emma me reconnaitrait, qu’on se regarderait, deux mères fières et inquiètes à la fois. Mais elle m’a saluée à peine, continuant à parler de ses vacances à Ostende devant des inconnus. Christian, lui, applaudissait, un peu maladroit, les yeux embués par l’émotion.

Petit à petit, Louis a commencé à m’appeler moins. Jadis, je recevais des messages chaque soir : “Maman, tu fais quoi ? Tu dors déjà ?” ou “Tu as vu le match du Standard ?”. Aujourd’hui, parfois il passe un coup de fil rapide, toujours entre deux cours ou entre deux rendez-vous avec Emma. Une fois par mois, on se retrouve pour un café ou une tarte au riz, mais je sens son malaise, ses yeux qui guettent le téléphone, la réprimande non dite qu’on lui fait s’il prolonge trop la rencontre.

Ce matin, c’est la première fois qu’il ferme la porte. J’aurais voulu éclater en sanglots, mais dans la rue, on se doit de garder le visage. Monsieur Dupuis passe avec sa fille, je baisse les yeux, je souris faiblement.

Je marche jusqu’au parc, le plat dans les bras. Je m’assieds sur un banc de pierre. Je regarde la sauce refroidir lentement ; autour de moi, les moineaux picorent, indifférents au chagrin humain. Je repense à Christian. Il est parti pour toujours il y a deux ans, emporté par un ABC qui nous a pris au réveil. Depuis, j’espère que Louis prendra soin de moi, comme je l’ai fait pour lui. Mais la vie n’est pas si simple. Une mère vieillit vite seule.

Le portable sonne. Un message : “Maman, désolé, ce n’est pas le moment. On a besoin d’intimité, de mettre nos propres repères. Merci pour le plat, mais évite de venir sans prévenir. Emma en a besoin aussi.”

J’efface la larme qui coule. Où est passé mon petit garçon au pyjama à rayures, qui ne s’endormait jamais sans que je lui chante Vive Liège ? Je pensais que l’amour d’une mère pouvait protéger de tout, qu’il suffisait de donner, de donner toujours. Mais parfois, j’ai l’impression qu’on porte ce don comme un fardeau.

J’appelle Marie, ma sœur, qui vit à Verviers. Elle aussi voit moins ses enfants depuis qu’ils sont grands. Elle me rassure, me conseille d’être patiente :
— Les jeunes veulent leur indépendance, laisse-leur le temps, ils reviendront te voir, tu verras.
— Mais, Marie, j’ai peur d’être un poids. Je veux juste qu’il sache que je l’aime, pas qu’il me rejette…

Silence. Puis la voix de Marie :
— Tu as fait de ton mieux, Lucienne. Mais il faut maintenant penser à toi.

Penser à moi ? J’ai oublié comment on fait, depuis la maternité. Et puis, à qui vais-je raconter mes petites histoires, mon jardin, mes souvenirs de Pâques à la campagne, si Louis ne veut plus les entendre ?

Je décide de rentrer. Dans l’escalier du vieil immeuble, les odeurs de café et de pain grillé me ramènent à mon enfance dans le quartier d’Outremeuse. J’ouvre la porte, pose le plat dans le frigo. Peut-être le mangerai-je demain. Un message de Louis, court, sec :
“Merci, Maman. On parlera plus tard.”

Le plus tard, pour une mère, c’est toujours trop tard. Je m’adosse au mur, regarde les photos de Louis enfant sur l’étagère du salon. Comment ai-je pu me tromper à ce point ? L’amour déborde, mais parfois il noie ceux qu’on veut protéger. Je m’endors sur le canapé, la fatigue plus lourde que la solitude.

Le lendemain, au marché de la Batte, je croise Jasmine, une voisine. Elle me demande des nouvelles de Louis.

— Il va bien, hein ? Il ne descend plus souvent chez les vieux, maintenant qu’il est jeune marié !

Je souris, mens un peu comme on ment sur le prix du poireau. Mais mon cœur se serre. Pourquoi les enfants quittent-ils leurs parents si brutalement ? Pourquoi la famille ne signifie-t-elle plus ce qu’elle était ?

La semaine passe. Un soir, Louis m’appelle enfin. Il parle vite, parle d’Emma, du travail, de la fatigue. Je n’arrive pas à placer un mot. Quand il raccroche, je réalise que je ne lui ai même pas demandé comment il allait, vraiment. Je m’en veux.

Peut-être dois-je apprendre à ne pas intervenir, à aimer en silence, comme le faisait ma propre mère avant moi. Mais comment survivre à l’absence de ceux qui faisaient ma vie ?

Je regarde le ciel liégeois, gris, bas. Est-ce que les autres mères ressentent la même douleur, la même crainte d’être oubliées ? Est-ce que j’en ai trop fait, ou pas assez ? Peut-on aimer son enfant au point de se perdre soi-même ?

Je voudrais demander à Louis : te souviendras-tu de moi, le jour où tu en auras besoin ? Ou ne serai-je qu’une ombre dans la vie de ta femme ?