J’ai caché les papiers pour empêcher le mariage de ma mère avec mon ancien camarade. Je ne regrette rien !

— Tu ne comprends donc rien, Aurélie ! cria ma mère en claquant la porte de la cuisine.

Je restai figée, les mains tremblantes, le cœur battant à tout rompre. Je venais de lui avouer ce que je n’aurais jamais cru possible : « Maman, tu ne peux pas épouser Quentin. C’est… c’est malsain. »

Quentin. Ce prénom résonnait dans ma tête comme une mauvaise blague. Quentin Dufour, mon camarade de classe au Collège Saint-Louis, celui qui me lançait des boulettes de papier en cours de maths, qui me taquinait à la récré, qui avait même tenté de m’embrasser lors d’une soirée arrosée à Jambes. Aujourd’hui, il avait vingt-six ans, un an de plus que moi, et il s’apprêtait à devenir mon beau-père.

Ma mère, Graziella — tout le monde l’appelait Grazi — avait quarante-deux ans. Elle m’avait eue à dix-sept ans et demi, juste après sa rhéto. Mon père ? Parti avant même que je sorte de la maternité de Sainte-Elisabeth. Maman avait tout sacrifié pour moi : ses études, ses rêves de devenir institutrice, ses amours. On avait grandi à deux, dans un petit appartement au-dessus d’une friterie à Salzinnes. Les fins de mois étaient difficiles, mais elle trouvait toujours le moyen de me faire rire, même quand on mangeait des tartines à la confiture trois soirs d’affilée.

Mais depuis deux ans, tout avait changé. Maman avait rencontré Quentin lors d’un barbecue organisé par la voisine du rez-de-chaussée. Il venait d’ouvrir une salle de sport à Bouge et s’était mis à fréquenter notre immeuble pour « aider les vieilles dames à porter leurs courses ». Très vite, il s’était incrusté chez nous : d’abord pour « réparer la chasse d’eau », puis pour « regarder un film », puis… pour ne plus repartir.

Au début, j’avais cru à une passade. Mais quand j’ai vu maman rougir comme une ado et s’acheter des robes qu’elle n’aurait jamais osé porter avant, j’ai compris que c’était sérieux. Trop sérieux.

Un soir d’octobre, alors que je rentrais du boulot — je suis éducatrice spécialisée dans un centre pour jeunes en difficulté — j’ai trouvé maman assise à la table du salon, les yeux brillants.

— Aurélie… Quentin m’a demandé en mariage.

J’ai cru m’étouffer avec ma gaufre.

— Tu plaisantes ?
— Non… Il dit qu’il m’aime. Qu’il veut fonder une famille avec moi.

J’ai éclaté de rire. Un rire nerveux, amer.

— Maman, il a mon âge ! Tu ne vois pas que c’est ridicule ?

Elle s’est levée brusquement, les larmes aux yeux.

— Ridicule ? Tu crois que je n’ai pas droit au bonheur ? Tu crois que parce que je suis ta mère, je dois rester seule toute ma vie ?

Je n’ai pas su quoi répondre. Je voyais bien qu’elle souffrait. Mais je voyais aussi le regard de Quentin sur elle — ce mélange d’admiration et de calcul. Je n’arrivais pas à croire qu’il l’aimait vraiment. Pas comme elle l’aimait lui.

Les semaines ont passé. Les préparatifs du mariage ont envahi notre quotidien : choix du traiteur (forcément des boulets sauce lapin), location de la salle (la salle communale de Jambes), essayages de robes (chez une couturière polonaise du quartier). Tout le monde semblait ravi… sauf moi.

Un soir, alors que maman dormait déjà, j’ai fouillé dans son sac à main posé sur la commode. Les papiers du mariage étaient là : extraits d’acte de naissance, certificat de célibat… Tout était prêt pour le dépôt à la commune.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai pris l’enveloppe et je l’ai cachée au fond d’une vieille boîte à chaussures dans la cave. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.

Le lendemain matin, maman a cherché partout.

— Tu n’as pas vu mes papiers ?
— Non… Peut-être que tu les as laissés chez Quentin ?

Elle a haussé les épaules, inquiète mais pas encore soupçonneuse.

Les jours ont passé. La date limite approchait pour déposer le dossier à la commune. Quentin s’impatientait.

— Graziella, tu fais exprès ou quoi ? On va rater la date !
— Je te jure que je ne comprends pas…

Je voyais bien que leur couple commençait à vaciller sous la pression. Quentin devenait nerveux, agressif même parfois.

Un soir, alors qu’il croyait que je dormais, je l’ai entendu parler au téléphone dans le couloir.

— Ouais… Elle est naïve… T’inquiète, dès qu’on est mariés, c’est bon…

Mon sang s’est glacé. À qui parlait-il ? Et pourquoi ce ton ?

Le lendemain, j’ai confronté maman.

— Maman… Tu es sûre que Quentin t’aime vraiment ? Tu sais ce qu’il veut ?
— Arrête avec tes insinuations ! Tu es jalouse ou quoi ?
— Jalouse ? Mais enfin maman ! Il pourrait être mon frère ! Tu ne vois pas qu’il se sert de toi ?

Elle m’a giflée. Pour la première fois de ma vie.

— Sors d’ici !

Je suis partie chez mon amie Sophie à Floreffe. J’ai pleuré toute la nuit.

Quelques jours plus tard, maman est venue me chercher.

— Aurélie… Je suis désolée… Mais je l’aime tu comprends ? J’ai besoin d’y croire encore une fois…

Je n’ai rien dit. Je savais ce que je devais faire.

Le lendemain matin, j’ai remis discrètement l’enveloppe dans son sac.

Mais il était trop tard : la date limite était passée.

Quentin a pété les plombs. Il a hurlé sur maman devant tout l’immeuble :

— T’es qu’une incapable ! Même pas foutue d’organiser un mariage !

Les voisins sont sortis sur le palier. Maman a fondu en larmes. Quentin est parti en claquant la porte… et n’est jamais revenu.

Maman a mis des semaines à s’en remettre. Elle ne sortait plus, ne mangeait plus. J’ai pris soin d’elle comme elle l’avait fait pour moi toutes ces années.

Un soir d’hiver, alors qu’on regardait un vieux film belge à la télé, elle a posé sa tête sur mon épaule.

— Tu crois que j’ai raté ma vie ?
— Non maman… Tu as juste voulu aimer trop fort.

Aujourd’hui encore, je repense à ce que j’ai fait. J’ai trahi sa confiance pour la protéger. Ai-je eu raison ? Ou ai-je volé sa dernière chance d’être heureuse ?

Est-ce qu’on peut vraiment décider du bonheur des autres ? Et vous… auriez-vous fait comme moi ?