Mariage sur les berges de la Meuse : Le chemin de Mireille à travers la douleur, l’amour et les préjugés
« Pourquoi faut-il que tu fasses ça, Mireille ? Pourquoi t’obstines-tu à épouser Adnan ? Pourquoi ne peux-tu pas simplement… rester dans la norme ? » La voix de ma mère tremble dans l’air moite de la cuisine de Beeckman, à Namur. Elle ne regarde pas mon fauteuil roulant, mais je remarque bien qu’elle a reculé sa chaise de quelques centimètres à mon entrée. La pluie tapote les vitres et je détourne les yeux.
J’inspire. « Maman, tu sais ce qu’Adnan représente pour moi. Ce n’est pas une affaire de norme. On s’aime. Il n’a jamais vu la chaise — il me voit, MOI. »
Elle secoue la tête, les joues rouges. « C’est un étranger, Mireille. Et… tout serait si différent si tu n’étais pas… dans cette situation. »
Je serre les accoudoirs. La colère monte, mais c’est la tristesse surtout qui m’envahit. Après mon accident de vélo sur les pavés du vieux centre, les médecins avaient dit que je ne remarcherais pas. Mais ils n’avaient rien dit du regard des autres, de la façon dont un mot, un souffle, vous repliquent sur vous-mêmes.
Je me souviens ce jour de septembre, sur le quai de la Sambre. Je terminais ma rééducation à Erpent et Adnan faisait du bénévolat avec des migrants syriens. Je l’ai vu. Il m’a vue. J’étais en larmes, épuisée par ma dernière séance. « Tout va bien, mademoiselle ? » Il n’y avait rien d’apitoyé dans son regard. Il m’a offert une gaufre chaude, posé des questions sur ce que j’aimais lire, écouter. Presque immédiatement, j’ai su qu’il était une exception dans ce paysage gris et méfiant.
C’est lui qui m’a appris à prendre le bus vers Charleroi seule, à braver la bise en automne sur la Citadelle de Namur. Il riait de mes plaisanteries belges, je me moquais de son accent tranché quand il prononçait « chicons ». Notre amour était simple, solide, mais il n’était pas invisible. Ni pour les passants quand il s’accroupissait devant moi sur la place d’Armes pour ajuster mon manteau, ni pour ma famille qui ne comprenait ni nos blagues, ni nos projets.
Le jour où j’ai annoncé notre mariage à Papy Lucien, il a désapprouvé d’un soupir lourd : « Tu pourrais trouver un p’tit gars d’ici, voyons… Il ne sera jamais accepté, ni comme Belge, ni comme ton époux. » J’ai eu mal. Mais Adnan m’a serrée contre lui et m’a promis qu’il essuierait toutes mes larmes, même celles qu’on ne voit pas.
Le plus dur venait encore. Les préparatifs du mariage, les réactions des voisins, les insinuations : « Il profite de toi, tu sais… », « C’est la pitié, tu verras, un jour il partira… » Mon frère, Philippe, chez mes parents, a osé dire : « T’as pas peur de le priver d’une vraie vie ? » J’entends encore la violence dans sa voix. Pour eux, j’étais devenue fragile, dépendante, incapable d’aimer ou d’être aimée sans qu’il y ait un piège derrière.
Et pourtant, c’est avec Adnan que j’ai ri, que j’ai repris goût au théâtre dans les petits cafés de Wallonie, que j’ai découvert qu’on pouvait pleurer de bonheur en regardant la brume sur la Meuse. Les veilles d’hiver, quand j’étais clouée chez moi à cause du gel, il m’offrait des souvenirs de son Alep natal, les histoires de jasmin et de citrons, et mon univers s’élargissait sans même quitter mon salon.
Mais chaque joie était ternie par une inquiétude. Est-ce que je le retenais, est-ce que je le plongeais dans mon immobilité, mon combat quotidien pour que les rampes d’accès soient dégagées, pour que les regards cessent de me blesser ? Il n’a jamais cessé de me rassurer : « Tu marches dans ma tête, habibti, même si tes jambes ne suivent pas.»
Le matin du mariage, j’ai eu envie de tout arrêter. J’entends encore la pluie sur la verrière. Ma robe blanche, choisie avec ma sœur Anne-Lise, me pendait devant la fenêtre. Je tremblais, mais pas seulement de froid. Ma mère est entrée sans frapper, son visage grave.
« Mireille, tu es sûre ? Je veux ton bonheur, mais j’ai peur. Les gens vont parler, tu sais. »
Je me suis tournée vers elle, les yeux humides. « Les gens parlent toujours, maman. Tu le sais. Mais aujourd’hui, je veux vivre. Je veux qu’on me voit, que je ne sois plus “la pauvre Mireille”, la fille en fauteuil, ni la rebelle qui épouse un étranger. Je veux être juste moi, avec lui. »
Silence. Puis elle a posé une main hésitante sur mon épaule. « Si c’est ça ton bonheur… alors je veux en être. »
Sur la berge de la Meuse, le soleil couchant baigne les pavés d’une lumière dorée. Adnan m’attend près de l’eau, le sourire lumineux malgré la tension. Les invités murmurent, certains hésitent à s’approcher. Je vois dans leurs regards toutes les peurs, toutes les histoires non dites. Mes mains tremblent sur les roues alors que j’avance vers lui.
La cérémonie n’est pas conventionnelle. Il manque des invités — quelques cousins qui ont trouvé d’autres excuses. Mais il y a ceux qui comptent. Ma sœur me fait un clin d’œil, papy Lucien essuie une larme discrète. Adnan tend la main, et dans ce geste, il y a le monde entier.
« Mireille Dumont, veux-tu m’épouser, devant Dieu, devant moi, pour marcher ensemble sur n’importe quel chemin, même s’il doit être en pente ? »
Le silence est total. Même la Meuse semble retenir son souffle.
Mon « oui » n’est pas un cri, ni un murmure. Il contient tout : ma peur, ma colère, ma fierté, et surtout, cet amour qui a vaincu tout le reste.
Les applaudissements éclatent enfin, tardifs, émus, mélangés de doutes et de questions, mais sincères. Mon frère s’approche, me serre la main : « Welcome dans la famille, beau-frère… Prends soin d’elle, hein ? » Un sourire timide d’Adnan, un soulagement qui dénoue la gorge.
Le soir, dans notre nouvel appartement au bord de la Citadelle, je m’allonge. Adnan s’installe à côté de moi et prend ma main. « Tu vois, habibti, ensemble, on est plus forts que tous les murs. »
Je ferme les yeux. Je repense à tout, à la colère, la douleur, aux regards, à l’amour.
Combien d’obstacles devrons-nous encore franchir ? Est-ce qu’un jour on cessera de me demander si je mérite vraiment d’être heureuse ?