Ma fille a accouché dans la cuisine, tandis que son mari regardait le match – quand la vie ordinaire nous sépare
« Non, Marthe, ce n’est pas possible… tu n’as quand même pas des contractions maintenant ? » Ma voix avait tremblé, et pourtant, c’est en chuchotant que les mots étaient sortis. Je venais de la rejoindre dans la cuisine, ce petit carré de carrelage froid de notre maison à Namur, alors que la nuit tombait sur la Meuse et que, dans le salon, les cris du public d’un match des Diables Rouges couvraient presque la douleur qui tordait déjà le visage de ma fille.
Marthe s’est appuyée de tout son poids contre le plan de travail. Ses mains agrippaient la faïence comme si elle cherchait à s’y raccrocher pour ne pas s’effondrer. « Maman, ça… ça va commencer… Je crois qu’il faut appeler quelqu’un… » Son souffle court, entaillé par les vagues aiguës de ses contractions, me transperçait plus sûrement que n’importe quelle scène de film dramatique. Et, dans la pièce d’à côté, Thomas, son mari depuis quatre ans, criait lui aussi — mais de joie, évoquant un but raté, son accent namurois bien marqué sur chaque syllabe. « Oh le con, rate même pas ça ! »
J’ai ressenti une colère violente, aussi soudaine que la pluie d’orage qui dégringolait déjà sur la ville. Comment pouvait-il… Comment pouvais-je avoir élevé un homme pour qui le football était plus important que sa femme sur le point d’accoucher ? Car c’était mon fils par alliance, ce Thomas. J’avais accepté cette union — trop jeune, trop précipitée ? — avec le secret espoir qu’ils construiraient, eux, un foyer avec moins de silences que le mien n’en avait connu.
Mais en cet instant, tous mes choix semblaient faillir. « Thomas ! » J’ai hurlé, cette fois. « Ta femme accouche, bon sang ! » Il a rappliqué, son maillot rouge et son regard à moitié perdu entre deux mondes — celui du foot, celui du réel.
« Hein ? Mais c’est… euh… T’es sûre que c’est maintenant ? Mais l’ambulance, on doit… » Il fouillait dans ses poches, comme s’il cherchait une solution magique. Je l’ai repoussé d’un geste sec. « Va chercher la valise ! Et de l’eau chaude. Je prends Marthe. »
Il a filé comme un enfant pris en faute, et pendant un instant, la panique a failli m’engloutir. Le téléphone entre les mains, j’ai composé le 112, ma voix tremblait, je tentais de me rappeler les bases des premiers soins apprises lors d’un stage de bénévolat à la Croix-Rouge. Marthe gémit, ses jambes fléchissaient, et j’enroulais déjà les torchons propres, improvisant un nid dans la cuisine.
Et je n’arrêtais pas de me refaire le film de nos vies. Au collège Saint-Jacques, Marthe posait déjà beaucoup de questions, la bouche pleine de doutes et d’envies d’ailleurs. Elle rêvait de Louvain, voulait devenir architecte. Puis elle a rencontré Thomas lors d’une fête de quartier à Salzinnes ; deux étés plus tard, elle habitait avec lui dans ce même quartier. Elle n’a plus jamais osé repartir. Depuis, elle cuisinait, elle rangeait, elle courait après les mêmes tickets de caisse chaque semaine. Sa soeur, Julie, ne venait plus trop. Trop de tensions, trop de non-dits. « On s’est perdus, maman, tu crois pas ? » m’avait-elle confié une nuit d’insomnie où les rivières du passé s’étaient croisées dans nos cœurs respectifs.
Thomas est revenu, tout penaud, avec la fameuse valise, un gobelet d’eau à moitié renversé et l’air ailleurs. J’avais envie de lui hurler dessus, de lui secouer la tête, de demander à voix haute : « Mais tu ne vois pas qu’elle souffre ?! » J’ai ravalé ma fureur, la transformant en gestes rapides et précis. La voix de l’ambulancier au bout du fil était rassurante : il fallait rester calme, guider Marthe, surveiller la respiration, les contractions. Le temps se dilatait.
Marthe me regardait. Elle avait le visage tendu, les yeux rouges. Elle chuchota : « Maman, j’ai tellement peur… Je voulais pas… je voulais pas que ce soit comme ça ! »
J’ai caressé son front, la gorge nouée par la culpabilité. « On n’est jamais prêtes, tu sais… Mais t’es pas seule. »
Je me souviens alors de ma propre maman, Odette, qui avait traversé la guerre, la misère des corons du Borinage, les hivers sans chauffage, le courage sec et rugueux des femmes d’avant. Je m’étais toujours juré que mes enfants connaîtraient moins d’angoisse, plus de douceur. Et maintenant, je voyais Marthe accroupie, souffrant, au cœur de la cuisine carrelée, pas dans une chambre rose pastel ou une maternité chaleureuse, mais ici, entre la poêle et la poubelle, pendant que dans l’autre pièce Thomas tentait en vain d’appeler ses parents à Charleroi.
Soudain, Marthe a crié. Un cri animal, qui a tout déchiré, y compris ce qui restait de certitudes en moi. Je me suis agenouillée, près d’elle : je sentais la tête de l’enfant déjà engagée. Thomas, blême, s’adossait contre le frigo, « Il faut faire quoi ? Je veux pas… »
J’ai crié à Thomas d’aller ouvrir à l’ambulance, d’appeler ses parents, d’utiliser ses bras au lieu de ses peurs. Marthe s’accrochait à moi, nos deux mains mêlées, la force des femmes transmises de génération en génération. Je me suis entendue appeler Odette, Maman, comme si elle pouvait, ce soir, venir me guider. La cuisine était devenue sanctuaire, bouclier contre la solitude, la bêtise, la routine.
Au moment où la petite est sortie, minuscule et hurlante, tout s’est suspendu. Thomas, les yeux grands ouverts, pleurait. Marthe aussi. Et moi, le cœur brisé et gonflé à la fois. L’ambulance est arrivée à ce moment-là, trop tard pour le début, juste à temps pour la suite.
Plus tard, dans la salle d’attente des urgences de Namur, alors que Marthe dormait, épuisée mais paisible, et que Thomas s’était affalé sur une chaise, je me suis relue. Je me disais : Qu’avons-nous abandonné pour en arriver là ? Est-ce ainsi que les femmes de Belgique doivent accoucher, malgré la Sécurité sociale, les maternités modernes ? Sommes-nous si absorbés par nos vies de boulot, de sports, de fausses priorités que l’essentiel disparaît sous le tapis ? Marthe pardonnera-t-elle cette nuit étrange à Thomas ? Sa sœur Julie reviendra-t-elle un jour, après tant d’histoires tus ?
J’ai pensé à Marthe, à toutes les filles, à nous — mères, sœurs, femmes perdues parfois dans le tumulte ordinaire. Notre société wallonne, bercée entre la tendresse des traditions et le fracas des modernités dissonantes, ne nous apprend ni à parler ni à pleurer. Il nous reste nos mains, nos bras et le courage, parfois, de crier dans la cuisine.
Est-ce la fatalité de notre époque de s’oublier ainsi dans le quotidien ? Combien d’entre vous se sont déjà senties seules alors qu’autour, tout semblait marcher ? Peut-on encore se retrouver, sur les vieux carrelages des cuisines belges, là où tout finit par se dire, ou tout se tait à jamais ?